La crise financière qui frappe de plein fouet l’Algérie depuis 2015 a été prévue depuis 2012 par un rapport entier du parlement français. Il s’agit d’un rapport d’information rédigé par un groupe de députés français faisant partie de la Commission des Affaires Etrangères du parlement français. Des parlementaires français ont mené une mission en Algérie en novembre 2012.

Cette mission a été menée par Axel Poniatowski, Jean-Pierre Dufau, Philippe Baumel, Jean-Claude Buisine, Jean-Claude Guibal, Françoise Imbert, Jean-Luc Reitzer et Odile Saugues. Et à cette époque, ces députés français ont mis en garde contre les futures difficultés économiques auxquelles devra faire face l’Algérie. En clair, ces députés ont rédigé tout un rapport détaillé qui avait prévu l’actuelle crise financière dans laquelle patauge notre pays. “Le modèle algérien n’est guère durable”, avait clairement conclu ces parlementaires qui n’ont pas caché leurs inquiétudes concernant l’avenir économique d’une Algérie souffrant de la mauvaise gouvernance. Algériepart propose à ses lecteurs et lectrices de découvrir les passages précieux de ce rapport pour comprendre que l’actuelle crise financière était bel et bien prévisible. Elle était donc évitable si nos autorités avaient su produire une stratégie de gouvernance économique plus sérieuse et fiable. A lire :

 

“« Comment va l’Algérie ? Elle pourrait aller mieux si elle ne dépendait pas autant des hydrocarbures, qui représentent 97 % des exportations. Cela ne peut plus durer ». En quelques mots, Issad Rebrab, fondateur et PDG de Cevital, premier groupe privé d’Algérie, a parfaitement décrit l’obstacle majeur auquel est confronté son pays : une hyper-dépendance à un seul secteur qui n’est pas sans conséquence néfastes sur les autres domaines de l’économie algérienne.

En effet, l’économie algérienne est principalement fondée sur l’exploitation des ressources du sous-sol, pétrole et gaz. Le secteur des hydrocarbures n’emploie que 3 % de la population active mais représente environ 40 % du PIB, environ 70 % des recettes fiscales et 97 % des recettes d’exportations. Et la majorité des 3 % restants est issue de produits dérivés d’hydrocarbures ou liés à la sidérurgie, les produits agricoles, agroalimentaires ou manufacturés demeurant marginaux dans les exportations globales.

La manne qui est tirée de cette « rente » a permis de rembourser la quasi-totalité de la dette extérieure qui est aujourd’hui tombée à 2,2% du PIB, ce qui fait de l’Algérie le pays le moins endetté de la région Moyen-Orient Afrique du Nord grâce à des réserves de changes estimées à 200 milliards de dollars.

Pour autant, ces données que jalouseraient bien des pays en Europe, ne doivent pas tromper : la situation économique de l’Algérie est préoccupante et, à terme, loin d’être viable.

Tout d’abord, gaz et pétrole ne sont pas éternels. D’après les informations recueillies par votre rapporteur, le « pic » pétrolier et gazier – c’est-à-dire le moment où la production commencera à décliner – n’est pas très éloigné. « Si l’on en croit la BP Statistical Review, une référence dans les milieux énergétiques, le pays dispose de dix-huit années de réserves pétrolières au taux actuel de production et de cinquante années en ce qui concerne le gaz. En fait, nombre d’experts s’attendent à voir intervenir le pic bien avant : pour le pétrole, dès 2020, pour le gaz, vers 2030. Il est peu probable que l’on découvre de fortes réserves d’hydrocarbures conventionnels »

De même, gaz et pétrole apparaissent être des ressources relativement instables pour l’Algérie en raison des variations que peuvent connaître les cours internationaux de ces matières. Or, ces cours ont une influence directe sur les ressources budgétaires du pays, lequel voit son destin lié à un prix qui peut connaître des chutes vertigineuses comme en 2008, année où le baril, après avoir atteint un record de 147 dollars en juillet, chuta à moins de 34 dollars en décembre. Dans ce contexte, la question de l’équilibre budgétaire de l’État algérien se pose avec acuité, d’autant plus que le volume des exportations algériennes d’hydrocarbures a baissé au cours des dernières années – de par une concurrence internationale accrue et une demande européenne atone – et que la demande intérieure a explosé. La rente pétrolière devient de plus en plus vulnérable : désormais, il semble qu’il faille un baril autour de 121 dollars pour équilibrer le budget, ce qui est loin d’être acquis actuellement. Certes, l’Algérie dispose de marges de manœuvres confortables avec, entre autres, des réserves de change couvrant près de trois années d’importations et une dette extérieure devenue résiduelle mais il est évident que le modèle algérien fondé sur une rente très généreuse n’est guère durable.

De surcroît, la rente liée aux hydrocarbures a eu un effet anesthésiant sur l’économie algérienne en freinant, pendant longtemps, tout effort de diversification de l’économie. Un exemple a frappé la mission d’information : l’absence de réelle ouverture de l’Algérie au tourisme alors même que ce pays, à la population si accueillante, a des atouts immenses. Outre son climat agréable, il offre à ceux qui le visitent des paysages magnifiques et un patrimoine historique remarquable qui pourraient en faire une destination de premier plan. Or, l’Algérie apparait, encore aujourd’hui, et malgré des efforts de diversification que votre rapporteur va avoir l’occasion de souligner ultérieurement, comme prisonnière d’un secteur unique. L’aisance budgétaire permet de financer des importations massives même si ce doit être, parfois, au prix, d’un non-sens économique. Elle offre aussi à l’État la possibilité de jouer un rôle prédominant dans la vie économique du pays au détriment d’un « paysage entrepreneurial algérien [qui] ressemble malheureusement plus aux steppes arides de Biskra (ville de l’Est, porte du désert) qu’aux plaines fertiles de la Mitidja (plaine agricole de l’arrière-pays algérois)… Moins de 12 entrepreneurs pour 1.000 habitants, un ratio largement inférieur à ce qu’on voit ailleurs ; 30 créations d’entreprises pour 1000 habitants », soit dix fois moins qu’au Maroc.

La rente facilite aussi le clientélisme et permet de financer la politique sociale du gouvernement : augmentations des salaires et des retraites, construction de logements et autres infrastructures qui, comme votre rapporteur l’a souligné, ont permis à l’État de faire face efficacement à la contestation apparue au début de l’année 2011.

Les autorités algériennes semblent avoir conscience des risques que fait courir sur l’avenir du pays le modèle économique actuel qui prévaut en Algérie.

En effet, comme l’ont indiqué, à Alger, plusieurs interlocuteurs rencontrés par la mission d’information, les autorités algériennes entendent privilégier désormais le redressement de leur appareil industriel, encore largement dominé par les entreprises publiques, bien qu’un secteur privé dynamique commence à émerger afin d’assurer la diversification indispensable de l’économie, la création d’emplois, la montée en gamme et en compétences de l’appareil productif, et envisager, à terme, une capacité d’exportation qui, on l’a vu, est aujourd’hui quasi inexistante à l’exception des hydrocarbures.

Dans cette perspective, la volonté de rapprochement avec la France évoquée précédemment par votre rapporteur traduit parfaitement cette orientation de politique économique dont il convient désormais de suivre avec attention la mise en œuvre et les résultats. Car la volonté de diversification n’est pas nouvelle. L’Algérie a, par le passé, adopté plusieurs plans successifs ayant, entre autre, cet objectif. Ce fut notamment le cas du « plan complémentaire de soutien à la croissance » (PCSC) qui allouait une enveloppe de 180 milliards de dollars sur la période 2005-2009 pour le développement des infrastructures et la diversification de l’économie.

Un nouveau plan lui a succédé, le « plan quinquennal pour la période 2010-2014 » qui prévoit des investissements publics d’un montant de 286 milliards de dollars dont 130 sont destinés à parachever les grands projets non achevés du précédent plan, notamment dans les secteurs de l’eau, des transports ferroviaire et des routes, ce qui traduit assurément une certaine difficulté à mener à bien les projets entamés.

En ce qui concerne l’attractivité de l’Algérie, là aussi, les autorités du pays paraissent désireuses d’apporter des améliorations. Un « comité national d’amélioration du climat des affaires » a ainsi été créé en réponse au mauvais classement de l’Algérie dans le rapport « Doing Business » de la Banque mondiale précédemment évoqué par votre rapporteur. Ce comité, auquel, fait notable, a été associée la Banque, a été installé, au mois de mars, par le ministre de l’industrie, M. Chérif Rahmani, avec l’idée de rendre « amical et convivial » le climat de l’investissement en Algérie et d’inscrire durablement le pays dans une dynamique de croissance et d’attractivité afin de rompre avec la logique de « rattrapage permanent » dans lequel il se trouve vis-à-vis tant de ses partenaires régionaux que de ses concurrents internationaux. Ce comité semble avoir agi rapidement puisqu’il aurait remis à la Banque mondiale son rapport sur « les mesures de facilitation et d’allègement relatives à l’environnement de l’entreprise et de l’investissement » prises en 2012-2013 ».

Il sera intéressant de voir les suites concrètes qui seront données à ce travail mais aussi de constater l’éventuel effet de celui-ci sur le prochain classement « Doing Business » que produira prochainement la Banque mondiale”.