Le rapport de l’Office national des statistiques (ONS) révèle que l’âge moyen au premier mariage en Algérie a considérablement augmenté en une génération. Alors qu’il était de 23,8 ans pour les hommes et de 18,3 ans pour les femmes en 1966, il est, en 2006, de 33,5 ans pour l’homme et de 29,8 ans pour la femme.

Ce recul spectaculaire de la nuptialité a souvent été interprété comme une conséquence des contraintes économiques et sociales. Ceci n’est qu’en partie vrai tant ces statistiques occultent un autre aspect de la réalité. Elles ne parlent que des mariages officiellement déclarés. Or, pour les mêmes raisons socioéconomiques, plusieurs personnes recourent au mariage coutumier, i.e. un mariage informel qui permet de se soustraire aux obligations, estimées trop lourdes, qui découlent d’un mariage officiellement formalisé.

Deux données sont également importantes pour saisir de plus près cette réalité : l’âge et le lieu de résidence. L’âge moyen au premier mariage est beaucoup plus élevé, selon les statistiques, en milieu urbain et dans les couches instruites.

Rapportés à d’autres données, d’ordre économique, social et culturel, ces paramètres permettent une meilleure appréhension du phénomène. Les attentes induites par le niveau de vie ont un impact sur une telle décision : un niveau de vie relativement élevé retarde souvent la prise d’une telle décision ou plutôt sa matérialisation. Et le mariage n’est formalisé que très tard par précaution ou en attendant d’assurer les conditions matérielles nécessaires à la vie de couple. Un niveau de vie relativement faible peut hâter un mariage pour permettre à la femme de changer plus rapidement de statut et/ou à l’homme d’accélérer la procédure d’acquisition d’un logement.

En général, les jeunes urbains mettent plus longtemps, non pas à rencontrer l’âme sœur, mais à officialiser une relation qu’ils vivent déjà en s’accommodant des conditions environnementales éthiques, sociales et matérielles.

Ce recul de l’âge au mariage chez les hommes et chez les femmes qui, du reste, est un phénomène constaté dans tout le Maghreb, permet ­l’allongement de la période du célibat et finit par autonomiser relativement les candidats à une union. La disposition d’un emploi et surtout d’un logement permettent à l’homme, comme à la femme, de mieux négocier son autonomie vis-à-vis de la famille ou du groupe d’appartenance.

Il n’est donc pas tout à fait justifié de voir dans ce recul de l’âge au mariage un effet de la modernisation. Plus que les contraintes évoquées, la réalité des mariages non enregistrés invite à pondérer les jugements et à nuancer les conclusions. Les statistiques le montrent déjà clairement : une femme divorcée ne se remarie pas rapidement ; et quand cela arrive, c’est, le plus souvent, dans un cadre polygamique. Mais, ces mêmes statistiques ne comptabilisent que les mariages dûment enregistrés. Combien sont-elles, notamment dans les couches populaires, à se marier ou à se remarier selon la coutume, dans un cadre informel ? Celles-là échappent totalement aux statistiques.

La réalité démographique suffit à elle seule à expliquer ce recours à ce type de mariage, aussi bancal qu’il puisse paraître. En trente ans, la possibilité théorique de vivre une sexualité dans le cadre d’un mariage a reculé de… dix ans. Autrement dit, un (e) jeune en âge de se marier est contraint d’attendre dix ans, pour pouvoir vivre un rapport sexuel dans un cadre socialement admis. Il est évident que de telles limites admises et supportées jusque-là, deviennent si irréalistes qu’elles ne peuvent qu’être enfreintes ou contournées.

À ces raisons intrinsèques viennent s’ajouter d’autres liées aux dynamiques sociales. Le recours à ce mariage informel peut être quelquefois déterminé par des réalités sociales et économiques intenables pour une femme dont le niveau culturel s’est élevé sans que sa situation matérielle ne se soit améliorée. Le chômage qui sévit en Algérie frappe plus durement les femmes, notamment en milieu urbain. Confrontées, comme les hommes à des dépenses quotidiennes irrépressibles, comme celles liées à l’habillement ou au transport, les femmes doivent faire face également à d’autres dépenses plus spécifiques. Le souci hygiénique et esthétique du corps chez la femme urbaine exige un minimum, trop coûteux, pour une femme sans ressource.

Pour mettre fin à cette précarité, plusieurs jeunes femmes se lient au premier homme suffisamment à l’aise matériellement. Cet homme, parfois beaucoup plus âgé que sa partenaire, est marié et père de famille. Quand cette relation honteuse ne peut plus être cachée, l’un et l’autre essaient de la rendre conforme à l’éthique sociale. Le mariage informel devient alors la seule issue salutaire.

Ce texte a été extrait d’une recherche publiée par l’anthropologue Abderrahmane Moussaoui dans la revue universitaire l’Année du Maghreb