« Saudi Aramco » est une compagnie pétrolière créée en 1933 suite à un accord de concession entre le gouvernement saoudien et la société américaine « Standard Oil of California ».  Son nom d’origine est « California-Arabian Standard Oil Company ». Depuis 1944, l’entreprise s’appelle « Arabian American Oil Company ».

En 1950, le roi Abdul Aziz ibn Saoud a menacé de nationaliser le secteur pétrolier dans le pays, forçant le partenaire américain à accepter la répartition des bénéfices à hauteur de 50/50. Le siège de la compagnie a été déplacé de New York en Arabie Saoudite (Dhahran).

En 1973, après le soutien américain à Israël pendant la guerre du Kippour, le gouvernement saoudien a acquis une participation de 25% dans la société et en 1974, sa part s’élevait à 60%.

Finalement, en 1980, l’entreprise est devenue la propriété du gouvernement saoudien à 100%.

En novembre 1988, la compagnie a reçu un nouveau nom – « Saudi Arabian Oil Company » (ou « Saudi Aramco »). C’est la plus importante entreprise en Arabie Saoudite, la base même de l’ensemble de son économie ainsi que de son système financier.

Jusqu’à récemment, 90% de bénéfices de l’entreprise étaient reversés au budget de l’Etat.

« Saudi Aramco » n’est pas une société publique, elle n’a pas d’actions négociées sur le marché et ne publie pas de bilans financiers. Cela rend l’évaluation de l’entreprise un peu difficile, mais personne ne doute que « Saudi Aramco » est la compagnie pétrolière la plus importante au monde. Elle possède plus de 100 gisements de pétrole et de gaz en Arabie Saoudite avec des réserves d’au moins 264 milliards de barils de pétrole, ce qui représente environ un quart de réserves mondiales de cette matière première. Il n’y a pas de données exactes et exhaustives quant aux volumes globaux de pétrole extrait, il y a des données seulement pour ces dernières années. Ainsi, en 2013, « Saudi Aramco » a produit 3,4 milliards de barils de pétrole brut. La production annuelle de pétrole et de gaz de la société saoudienne est, selon les experts, deux fois plus importante que celle de la plus grande entreprise américaine « Exxon Mobil ».

Il est à noter que « Saudi Aramco » n’apparaît jamais dans les classements des plus grands producteurs de pétrole du monde car elle ne publie pas ses indicateurs financiers tels que le bénéfice, le chiffre d’affaires, les actifs et la capitalisation boursière. Par conséquent, les premières lignes dans la notation sont détenues par les entreprises américaines « ExxonMobil » et « Chevron », les chinoises « Sinopec » et « PetroChina », l’anglo-hollandaise « Royal Dutch Shell », la britannique « BP » et la française « Total ». Cependant, tout le monde sait parfaitement que ces leaders du secteur pétrolier mondial sont des nains à côté de « Saudi Aramco ». Car cette dernière a des succursales et des filiales en Chine, au Japon, aux Philippines, en République de Corée, à Singapour, aux Émirats Arabes Unis, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Et elle a une flotte impressionnante de superpétroliers.

C’est pourquoi, lorsqu’en 2016 « Saudi Aramco «  a annoncé son intention de privatiser la société par le biais d’IPO (Initial Public Offering, ce qui veut dire l’introduction en bourse), cette nouvelle a fait l’effet d’une bombe sur les marchés financiers.

Un certain nombre de représentants officiels du gouvernement de l’Arabie Saoudite affirment que le produit de la privatisation de « Saudi Aramco » sera utilisé principalement pour le développement de l’entreprise elle-même. Aujourd’hui, la société est principalement engagée dans l’extraction et l’exportation du pétrole brut, mais il est nécessaire de transformer « Saudi Aramco » en une entreprise polyvalente qui prévoit un traitement en profondeur des hydrocarbures; les bénéfices serviront à créer des installations pour le traitement des produits pétroliers et un large éventail de produits pétrochimiques.

Une autre explication des raisons de cette privatisation : l’argent de la vente partielle de « Saudi Aramco » constituera le fond souverain national. Il est envisagé de créer le plus grand fond souverain du monde d’un montant de 2 trillions de dollars afin de financer un vaste programme de diversification de l’économie saoudienne. Car ce n’est un secret pour personne que le pays devra se préparer à dire adieu à  l ‘«âge pétrolier» ainsi qu’à s’éloigner de sa mono-spécialisation qu’est le domaine pétrolier.

En effet, en Arabie Saoudite, un travail intense est en cours pour créer un tel programme. Récemment, à Riyad, s’est tenue la première conférence «Initiative pour investissements de demain» au cours de laquelle les représentants de l’Arabie Saoudite ont annoncé certaines mesures pour la future restructuration de leur économie. La diversification s’effectuera non seulement grâce à la réorganisation structurelle de l’économie du pays, mais aussi grâce à l’acquisition par l’Arabie Saoudite des actifs à l’étranger.

Pour effectuer cette vente, « Saudi Aramco » prévoit de se séparer de ses actions représentant environ 5% du capital de la société. Pour comprendre ce que ces 5% représentent en réalité, nous avons besoin d’une estimation quant à l’éventuelle valeur marchande de l’entreprise. Presque immédiatement après l’annonce de cette vente (c’était en janvier 2016), une somme sensationnelle a été annoncée par les médias à partir des déclarations d’un analyste indépendant en matière de pétrole Mohammed al-Sabban qui a travaillé comme conseiller principal auprès du Ministère saoudien du Pétrole. Il a estimé la société à 10 000 000 000 000 (dix trillions) de dollars américains. À titre de comparaison, notons que la capitalisation de la plus grande compagnie pétrolière américaine « ExxonMobil » en 2016 dépassait à peine 350 milliards de dollars.

Plus tard cependant, ce chiffre sensationnel a commencé à fondre comme la neige au soleil. Des chiffres plus raisonnables ont commencé à apparaître, le plus souvent 2 trillions de dollars. Cela signifie que l’Arabie Saoudite sera en mesure de gagner de la vente de 5% de sa société un montant égal à environ 100 milliards de dollars. Le principal atout de la société n’est même pas le volume actuel record de la production de pétrole, mais toutes ces réserves d’hydrocarbures qui se trouvent à sa disposition. Aucun des concurrents mondiaux de cette compagnie pétrolière ne peut rêver de l’égaler ne serait-ce qu’un peu.

Actuellement, Riyad met à jour les données portant sur les réserves d’hydrocarbures dans les champs détenus par « Saudi Aramco ». Les rapports financiers sont soigneusement préparés dans les formats nécessaires à la vente. Une restructuration de l’entreprise en vue de l’optimisation de sa gestion est en marche. Enfin, on a procédé à la réduction de l’impôt sur les bénéfices de l’entreprise. Traditionnellement, le taux d’imposition était de 90%. Cette année, il est fixé à 50%, ce qui correspond à peu près au niveau d’imposition des principales compagnies pétrolières occidentales. Réduire le taux d’imposition augmente les dividendes et rend l’entreprise plus attrayante en matière d’investissement.

Le gouvernement de l’Arabie Saoudite a négocié avec les bourses potentielles dans lesquelles les actions de « Saudi Aramco » pourraient être émises. Les principaux prétendants étaient considérés comme les bourses de New York et de Londres. Entre eux il y a même eu une querelle pour le droit de mener cette opération. Riyad a commencé à jouer assez habilement sur cette compétition négociant sur les frais de commission pour le placement.

Cependant, depuis le début de cette année, les évaluations du marché de « Saudi Aramco » ont chuté de façon tout à fait inattendue. On a commencé à apercevoir des estimations de l’ordre de 1,5 trillions de dollars, puis de 1 trillion. La société de conseil « Wood Mackenzie » a même estimé « Saudi Aramco » à 400 milliards de dollars ce qui l’a rapprochée de l’américaine « ExxonMobil ». Tout à coup, les conseillers occidentaux se sont mis à parler d’un « discount » : puisque la société appartient à l’état et l’émetteur des papiers boursiers est un état, ils doivent par conséquent être vendus au rabais. Cela est principalement dû à la crainte que l’état qui maintient aujourd’hui le taux d’imposition à hauteur de 50% puisse subitement changer d’avis et retourner à 90% comme c’était le cas dans le passé.

En outre, il y a une crainte que le prix du pétrole dans les années à venir sera bas, et « Saudi Aramco » ne sera pas en mesure de faire de gros bénéfices. Cependant, tout cela n’explique pas la raison pour laquelle les évaluations de l’entreprise saoudienne ont si durement chuté en un an.

Les experts considèrent que la raison à cela est la pression que Washington exerce sur Riyad. La réaction de Washington est, à son tour, le résultat des pressions exercées sur Riyad par la Chine qui veut régler le pétrole acheté à  « Saudi Aramco » en yuans et non en dollars.

À ce jour, la Chine est devenue le premier importateur mondial de pétrole, ce qui place les États-Unis au deuxième rang. Dans le même temps, la Chine est le principal acheteur du pétrole saoudien, et il ne veut plus régler l’or noir avec la monnaie américaine. Un certain nombre d’exportateurs de pétrole vers la Chine ont déjà effectué des paiements partiels ou totaux en RMB. Ce sont, tout d’abord, le Nigeria et l’Iran. Récemment, la Russie a également commencé à fournir du pétrole à la Chine en yuans (pour le moment, cette part est assez insignifiante).

Se trouvant en position de dépendance par rapport aux Etats-Unis, l’Arabie Saoudite a jusqu’ici refusé les paiements en yuans. D’autre part, ce refus lui coûte cher car la Chine commence à remplacer progressivement  le fournisseur saoudien par d’autres. Jusqu’à récemment, les Saoudiens occupaient la première place dans l’approvisionnement en pétrole de la Chine, maintenant ils ont été devancés par la Russie. Si cela continue, « Saudi Aramco » pourrait perdre complètement le marché chinois.

Riyad se trouve ainsi entre le marteau et l’enclume. Il est difficile d’imaginer la violence de la réaction américaine si l’Arabie Saoudite se met à vendre ne serait-ce qu’un seul baril de pétrole en yuans. Ce sera le défi direct au pétrodollar qui est né justement en Arabie Saoudite dans les années 1970 après les négociations entre Henry Kissinger et le roi Faisal.

Washington a sévèrement mis en garde l’Arabie Saoudite afin qu’elle s’abstienne de cette démarche inconsidérée à savoir remplacer le dollar par le yuan dans le commerce avec la Chine. Car cela pourrait entraîner d’autres transactions « dissidentes » : en  roubles, en roupies, en rials, etc…

A propos : cette année, Pékin commence à négocier sur ses marchés de matières premières en RMB, et affirme que ce commerce ira croissant.

Dans l’entourage du président américain, il y a déjà des suggestions significatives de bloquer le placement des actions « Saudi Aramco » à la bourse de New York. En outre, il y a des signes trop évidents qui démontrent l’existence des attaques organisées afin de faire chuter  la valeur des actions de la compagnie pétrolière saoudienne. Dans ces conditions, Riyad a reporté l’entrée en bourse de ses actions sine dia.

Cependant, la situation ne se résoudra pas d’elle-même, l’Arabie Saoudite sera bien obligée de choisir entre le dollar et le yuan.

En augmentant la pression sur Riyad, Pékin a proposé aux Saoudiens de directement racheter les 5% de « Saudi Aramco » afin d’éviter de longues procédures habituelles de placement des actions sur les marchés boursiers occidentaux. Pékin se dit prêt à payer un prix « juste », en l’occurrence environ 100 milliards de dollars. Les autorités chinoises ont déjà annoncé la formation d’un Consortium comprenant des entreprises énergétiques et financières ainsi que le fond souverain chinois, afin d’acheter ce « morceau » de la société saoudienne. Ce consortium, tel que rapporté par les médias chinois, est prêt à devenir l’investisseur-pivot de « Saudi Aramco ».

La victoire de Pékin dans ce jeu d’échecs avec Washington neutralise la menace américaine de perturber la vente de « Saudi Aramco » et pousse en même temps Riyad à prendre la décision en faveur du yuan.

L’intrigue dans le triangle Pékin – Riyad – Washington prend ainsi un tournant très inquiétant qui peut aboutir à la guerre. C’est pourquoi le roi saoudien s’est rendu à Moscou début octobre.

Valentin Katassonov

Valentin Katassonov est Professeur au Département de Moscou de l’Institut d’Etat de Finance internationale, docteur en sciences économiques, membre correspondant de l’Académie des sciences économiques et commerciales. Il fut consultant des Nations Unies (1991-93), membre du Conseil consultatif auprès du Président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) (1993-96), chef du Département des relations monétaires internationales du ministère des Affaires étrangères de la Russie (2001-11).

Source : https://www.fondsk.ru/news/2017/10/31/saudi-aramco-intriga-v-treugolnike-pekin-er-rijad-vashington-44946.html