En 2012, Nouria BENGHABRIT-REMAOUN, l’actuelle ministre de l’Education Nationale, a publié avec plusieurs autres chercheurs algériens une enquête universitaire approfondie sur le mal-être et les revendications des jeunes algériens. Cette enquête a été menée dans le cadre des recherches menées au sein du Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC), basé à Oran, où Nouria Benghabrit dirigeait toute une équipe de chercheurs. Algériepart s’est procuré une copie de cette enquête et propose à ses lecteurs et lectrices de découvrir plusieurs extraits de cette étude de terrain car elle fournit de précieuses pistes de réflexion sur les évolutions complexes par lesquelles passent les jeunes algériens depuis les années 90 : 

Les représentations sociales de la jeunesse, définies  comme rapport de filiation, coexistent chez les jeunes avec les rapports éducatif et générationnel, insérés aujourd’hui dans un processus de socialisation de plus en plus renouvelé. Remettant en question certaines codifications des rapports sociaux, notamment, ceux de la déférence (vis-à-vis des adultes) et de l’allégeance (vis-à-vis de l’autorité …), les jeunes en Algérie ont du mal à imposer une de leurs revendications majeure : celle de la reconnaissance sociale à tous les niveaux.

L’usage quotidien du qualificatif « ma kiyamniche », plus que celle de « hgarni », relève de cette recherche de reconnaissance. Elle est, en fait, inscrite dans le paradigme de référence fondamentale, celle de la justice et du traitement équitable, concepts fondateurs de la production du sens que les jeunes accordent à leurs pratiques dans la vie quotidienne enchaînés dans des réseaux relationnels.

Principales victimes du chômage, les jeunes de moins de 30 ans cumulent souvent le statut de Hittiste aux rêves de Harga, ayant une pratique informelle de trabendiste, tel est le portrait-robot du jeune des années 1990. La perception de la société s’est encore assombrie avec les dix années de guerre, en lui accolant un nouveau qualificatif celui de terroriste.

L’émergence d’un nouveau phénomène à une échelle problématique, celui des kamikazes, a fini par jeter le désarroi des gouvernants, confirmant ainsi la méconnaissance profonde et la rupture de ces derniers avec les jeunes algériens. De plus, malgré les diversités d’âge, d’origines sociales, géographiques et de sexe, les jeunes investissent une logique d’action commune, celle de la pratique émeutière, expression réactionnelle immédiate, comme mode de signification de désaccord, d’insatisfaction ou d’opposition aux pouvoirs publics.

Les discours, arbitrairement unificateurs, sur la « jeunesse » laissent apparaître une profonde distorsion entre leur objet (que sont les jeunes) et ses réalités multiples. Au moment même où ils sont principalement appréhendés comme réalité passive, les jeunes se voient paradoxalement dotés, en termes de génération(s), d’une capacité de relève. Cette capacité n’est sans doute pas sans rapport avec la perception de la jeunesse comme vecteur d’espoir au moment même où la société connaît des dysfonctionnements et des conflits, s’exprimant sous des formes plus ou moins violentes – et à des intervalles de plus en plus rapprochés. Cet espoir lui-même n’exclut pas un certain sentiment de malaise puisque cette catégorie est également perçue comme porteuse d’aspirations virtuellement déstabilisatrices. Les jeunes constituent, ainsi, dans les représentations largement dominantes, une catégorie-objet dont le rôle, pour un avenir plus ou moins lointain, ne fait, selon toute vraisemblance, que retarder, discursivement et institutionnellement la mise en œuvre d’une approche fondamentalement différente, à savoir celle éclairant, dès à présent, leur situation d’acteur social dans les mutations en cours au sein de la société algérienne.

Les jeunesses algériennes, puisque l’on semble être autorisé à recourir au pluriel tellement les réalités couvertes par ce terme générique sont diverses, ne sont désignées comme catégorie-objet que parce qu’elles sont, à l’instar de multiples niveaux de la société, des catégories sous-analysées. L’imbrication même des différents champs sociaux, à un degré sans doute jamais vu dans notre société, plaide en faveur d’approches interdépendantes. Les bouleversements et les mutations travaillant en profondeur la société algérienne, et relevés par de nombreux observateurs et analystes, sont rarement approchés en tant que produits d’une restructuration sociale globale induite par l’émergence constitutive de certaines catégories sociales comme les jeunes, les femmes, etc. Dès lors, peut-on éviter l’enregistrement des changements en cours, et en profondeur, dans la société algérienne, comme phénomènes en surface, c’est-à-dire, non reliés aux structures en genèse, si l’on fait l’économie d’un autre changement : celui, radical, dans le prisme d’analyse ?

L’état des connaissances relatives aux catégories jeunes apparaît clairement à travers les différentes politiques mises en œuvre, dans notre société, “au profit des jeunes” et où l’assistanat constitue la démarche structurellement dominante. Une question incontournable se pose à ce niveau : l’assistanat en tant que modalité de traitement de la situation des jeunes relève-t-il de la recherche d’une certaine efficience sociale ou plutôt des représentations mentales historiquement produites autour des jeunes ?

L’on peut ainsi se demander pourquoi les initiatives des jeunes se retrouvent canalisées dans la sphère marchande et de services et non dans la sphère associative de défense d’intérêt particulier ? Par ailleurs, ne faut-il pas se demander si l’investissement des jeunes, dans le champ marchand, ne constitue pas une réponse à l’incapacité, au niveau des pouvoirs publics, à assurer une identification positive reposant sur la valeur-travail ?

Dans leur interpellation des pouvoirs et de la société, les jeunes centrent leurs aspirations et leurs revendications sur deux dimensions fondamentales : l’insertion scolaire et l’insertion professionnelle – autrement dit, sur deux valeurs : la valeur-formation et la valeur-travail. A la limite de ces deux dimensions fondamentales, commence l’espace de la marginalisation et de la « marginalité ». Les pouvoirs publics, à leur manière et dans une autre logique, mettent l’accent sur ces deux dimensions mêmes du champ du possible, dont il vient d’être question. Les mesures et décisions avancées par ces pouvoirs, dans leur logique et dans celle des agents, les mettant en œuvre, sont-elles porteuses de réponses, reconnues comme telles, aux aspirations des jeunes ?

Les jeunes, approchés en tant que catégories sociales en mouvement, révèlent une grande capacité à « jouer des tours » à la société et à ses représentations. En cherchant à se positionner dans la société, ces catégories se dotent activement d’un statut et acquièrent des formes et un certain degré d’autonomie – contribuant ainsi au bouleversement du tissu social. Tout en participant à la transformation des rapports sociaux, l’investissement d’un certain nombre d’activités par les jeunes relève, à notre sens, d’un processus d’autonomisation de cette catégorie. Les formes et types d’investissement de ces activités semblent indiquer une tendance visant la restructuration des rapports d’autorité.

Il est sans doute permis de se demander si ce qui domine, à ce niveau, n’est pas l’aspiration à rendre les rapports des jeunes à d’autres catégories ou générations moins inégalitaires, voire l’accession à des rapports de type partenariat. Le partenariat serait, si cela se confirme, la forme que prend, chez les jeunes, la revendication de l’autonomie. Dans leur action, ils mettent en œuvre, de toute évidence, des pratiques qui restent à identifier et des sens à caractériser. Ce qui semble frappant, en revanche, dans leur intervention, c’est l’irruption de sens que la société a des difficultés à faire rentrer et canaliser dans ses moules. Approchés en tant que « catégorie-acteurs », les jeunes révèlent leur pouvoir à piéger les différentes institutions – à commencer par le pouvoir public, central ou local – en développant leurs propres stratégies et initiatives révélant ainsi, par-delà les contraintes, une certaine capacité de gestion de soi par-delà les représentations.

LES HITTISTES: D’UNE FIGURE SYMBOLIQUE À UNE RÉALITÉ EN MOUVEMENT

Que dire alors de la situation de cette figure sociale, par définition jeune et précaire, qu’est le « hittiste » ? Le jeune « hittiste » (de «hit », mur) apparaît en position figée (« soutenant les murs»), ou d’attente, et appartenant à une catégorie inactive, dépourvue de toute initiative, rejetée par les deux espaces traditionnellement valorisés que sont 1’Ecole et le Monde du Travail.

Cette image est même accentuée et théorisée par un leader politique candidat aux élections présidentielles de novembre 1995. Noureddine Boukrouh, alors président du Parti du Renouveau Algérien (P.R.A.), produit une page digne de figurer dans une certaine anthologie. Le hittiste représente, à ses yeux, «l’image vivante de l’être abandonné à son sort, non rattaché à un ensemble, non concerné et non impliqué par ce qui se passe autour de lui». C’est «l’être exclu dont on a lié les mains et les idées et qui est convaincu que tout lui est irrémédiablement fermé». C’est finalement «la vacance totale de l’âme». La stigmatisation de cette figure n’est nullement l’apanage du politique puisque des analystes en donnent, parfois, une esquisse, par ricochet, en quelque sorte. Lahouari Addi oppose cette figure à l’orientaliste « le plus érudit », dit-il, qui ne comprendrait rien à la popularité de l’islam politique en Algérie « s’il ne se rend pas sur le terrain pour apprécier les aspirations des hittistes (jeunes chômeurs), groupes de choc du FIS». Omar Carlier parle, lui aussi, de ceux, parmi les jeunes, qui « tiennent les murs » et en fait ce portrait : « On désigne par-là ceux des adolescents oisifs et désargentés qui, adossés ou non aux murs (hit en arabe dialectal), trompent le temps dans la rue à parler sport et raï en regardant le passant, à plaisanter les lycéennes aux heures d’école et, quand ils sont au centre-ville, à brocarder celle qu’à Alger on appelle la tchi tchi, cette jeune fille des beaux quartiers qui éveille leur désir et avive leur amertume ». Le jeune est ainsi stigmatisé et étiqueté non comme jeune chômeur mais comme hittiste et lui-même finit par renvoyer, par dérision et comme un défi, une telle image…

LA « FIGURE » SOCIALE DU HITTISTE

Notre préoccupation est de voir, cette fois-ci, ce qu’une catégorie est et fait quand elle a l’air de ne rien faire. L’approche proposée veut rompre, avec le fixisme qui caractérise différentes suggestions faites, ici et là, à propos de cette figure sociale qu’est le hittiste.

A partir de l’enquête, nous avons essayé de dégager quelques indications provisoires à partir d’une trentaine d’entretiens avec des jeunes qui se disent eux-mêmes hittistes mais qui, en outre, se trouvent à la fois dans une situation de rupture par rapport à l’Ecole et n’exercent aucune activité permanente et stable. Parmi les axes abordés au cours de ces entretiens, nous avons noté : l’identification, le cursus scolaire et de formation, les activités « professionnelles », le rapport à la famille, la vie quotidienne et le rapport au temps, « al-hadda » et les projets. Le profil du jeune hittiste qui se dégage, pour le moment, est bien celui d’une jeune personne, de sexe masculin, célibataire se présentant comme étant en situation d’attente par rapport à un emploi stable mais qui exerce parfois certaines « activités » qu’il refuse de considérer et de qualifier comme étant du « travail ».

L’enquête sur le terrain auprès de ces jeunes hittistes montre effectivement la rupture dans le cursus scolaire (abandon ou exclusion de l’Ecole) et la difficulté d’accès à une formation ou à un emploi permanent et stable. On sait qu’au plan national, près de 500 000 enfants sont rejetés annuellement par le système éducatif alors que la formation n’en accueille que 220 000. L’image qui semble se construire, au cours de cette enquête, est celle d’un jeune non satisfait de sa situation mais n’acceptant pas d’exercer n’importe quelle activité professionnelle, particulièrement lorsqu’il est d’un niveau scolaire secondaire ou supérieur. Il a tendance à se rendre utile à son entourage, à « s’occuper » même. Bien que « soutenant les murs », le jeune hittiste n’est, pour ainsi dire, pas toujours mis au pied du mur : il a encore une certaine marge de choix. On sait que les acteurs sociaux, dans la situation la plus extrême, ne sont jamais totalement écrasés mais en tire-t-on toujours toutes les implications ? Son monde semble se présenter comme dominé par l’idée de chance (az-z’haral-hadh), qui est rarement du bon côté. La chanson raï ne dit-elle pas :

« Ou la z’har la mimoune ou yan ‘âl bou z’har / Ni chance ni bonheur, alors que la chance soit maudite » (Chaba Fadéla et Cheb Sahraoui, « N’sel fyk »).

Aussi « La z’har la mimoun yenaâl bou zine / / Ni chance ni bonheur, maudite soit la beauté » (Khaled, « Didi »).

Un monde où tout, ou presque tout, peut arriver y compris une opportunité exceptionnelle, une occasion de promotion, etc., et ce, d’autant plus que prévaut la règle des « connaissances », des « ktâf / piston »…

Il est difficile, dans une telle situation, d’imaginer que s’élaborent des projets à court terme. Et ce jeune qui se sent « lésé » par la société, dans ses droits, au travail en premier lieu, est plus ou moins bien intégré dans son milieu, familial en particulier. Ses parents auraient préféré le voir en formation ou exerçant une quelconque activité, le mettant à l’abri de la « rue » (zenqa) mais ils se contentent de l’avoir près d’eux, c’est-à-dire « à l’œil », loin des risques du moment. Il bénéficie, en outre, de leur soutien, y compris financier. Sa mère est l’être qui lui est le plus proche. Des conflits peuvent parfois naître – avec les parents, le père en premier lieu, mais surtout avec le frère aîné – mais n’entraînent qu’exceptionnellement des départs. Avec une telle attitude compréhensive de la part des siens, le jeune vit sa situation de façon moins dramatique. Ces éléments descriptifs ne sauraient passer sous silence la profonde crise de la famille et la remise en cause du rôle du père ; phénomènes sur lesquels Omar Lardjane a mis l’accent, à juste titre, dans un texte paru récemment. A l’exception de rares cas de positions fortement crispées, la position du père se présente plutôt comme conciliatrice, voire volontairement effacée. Mais pour le jeune, il n’est pas toujours facile d’être le fils de son père.

Nous comprenons que le projet matrimonial, dans la situation qui est celle du jeune hittiste, est loin d’apparaître comme étant à la portée de la main. Plus globalement, si le jeune hittiste donne bien l’image d’un certain vécu de marginalité, voire d’exclusion, il n’en demeure pas moins que nous sommes en présence d’une forte demande d’intégration. Et cette demande est d’autant plus forte que la situation vécue apparaît, pour reprendre une expression de J. Berque, comme celle d’un « vaincu existentiel », victime d’un regard, en l’occurrence un regard stigmatiseur… Et l’on connaît toute l’importance sociale du regard : « Le regard, en effet, signale la configuration sociale qui se forme ou se défait, les mouvements qui la parcourent, l’impression qu’en reçoivent les individus et les groupes : car chacun lit dans les yeux de l’autre ce qu’il est pour l’autre, et de cela se fait leur destin commun».

J. Berque avance cela après avoir pris le soin de noter : « Il y a pis que l’injure du regard. C’est son absence, ou sa falsification». Ceci est d’autant plus important que l’individu, pour réaliser sa propre image, comme dit E. Goffman, doit s’appuyer sur les autres. C’est à lui de détourner leur attention s’il veut acquérir cette apparence normale nécessaire pour éviter ou surmonter la déconsidération et l’identité discréditée. « Ne demande-t-on pas, d’ailleurs, au jeune – mais aussi à tout être susceptible d’étiquetage – de « se protéger la tête (du regard) darag rassak (min al ­âïne) »? Concluant son enquête sur les jeunes au Maroc, M. Bennani-Chraïbi écrit : « L’heure n’est pas à la rupture mais à l’arrangement. Le malaise n’en est pas moins présent. Le changement est vécu dans l’insécurité. L’affirmation individuelle s’accompagne de l’inquiétude face à la « déstructuration » des liens sociaux ; d’où le rêve de voir l’individu devenir citoyen, c’est-à-dire réconcilié avec le groupe. La négociation, le balancement entre l’idéal et la praxis s’observent même lorsque cet individu cherche à s’intégrer dans la société». L’auteur parle, à juste titre, de « bricolage » et d’« arrangement ». Nous aurons tendance, quant à nous, à parler d’ « ambiguïté » et à en suggérer une sorte d’éloge au sens paradoxal du terme.

Le hittiste peut toujours apparaître comme ayant un rapport existentiel au temps. L’on peut toujours voir en lui un être cherchant continuellement à «tuer» le temps… Il se présente lui-même, dans certaines situations, comme quelqu’un que le temps consume. Pourtant, à une question sur les activités culturelles et sportives pratiquées, il se trouve, parmi les hittistes, des jeunes qui déclarent ne s’adonner à aucune de ces activités justement – et paradoxalement – faute de temps… Car le temps peut être consommé dans la recherche d’un travail, dans la course derrière un gagne-pain (« jary wara aI-khoubza »). Mais la plupart des hittistes s’adonnent régulièrement et activement à des activités sportives, en premier lieu le football, et participent à des tournois inter-quartiers ou les suivent comme supporters de l’équipe de leur houma.

– « Le sport (le handball) coule dans mon sang / I tajryly fi damm » (Amar, 22 ans, 3e Année Secondaire en 1991-1992). « Le football c’est la vie / Hya al-‘omr» (Bouziane, 26 ans, dernière année scolaire 6e Année Fondamentale).

Le plus fort penchant demeure celui dirigé vers les activités assimilées à la rajla / virilité. La boxe est valorisée mais la pratique de la musculation et des arts martiaux l’emporte. L’attrait des salles de musculation (salât lahdid), pour les jeunes, est un des phénomènes des plus frappants ces dernières années ; ce qui explique leur multiplication dans tous les quartiers – et leur rentabilité. Il serait intéressant d’accorder toute leur importance à ce type de lieu de socialisation que représentent, pour les jeunes, ces salles.

On a vu dans le rai principalement « une musique de la transgression des interdits, de l’amour charnel, de l’individu et des plaisirs . Nous voudrions suggérer un angle d’approche lié à notre thème. Le hittisteécoute différents genres de musique – dont la chanson moyenne-orientale mais vibre avec le rai (yalga rouhou)… L’osmose est totale et s’opère par l’être tout entier. Il s’agit bel et bien d’une plongée semblable à celle opérée dans le regard de la bien-aimée (« Tes yeux sont comme les miens, et ils sont beaux »). Bouziane Daoudi et Hadj Miliani indiquent, en conclusion à leur ouvrage L’aventure du rai que : « Le rai est moins l’expression, mutatis mutandis, d’une culture urbaine consommée, que celle d’un état transitoire où les individus se trouvent précisément au carrefour de modes de comportement et de vécus sociaux à la frontière de la cité et de la campagne, de l’individualité et du communautaire». La remarque est juste mais nous aurons tendance à considérer que le hittiste retrouve dans le rai cette possibilité non seulement d’être au carrefour de ces différentes sphères mais aussi – et, peut-être, surtout – de se mouvoir par rapport à différents seuils et diverses limites de la réalité sociale vécue.

L’on peut mettre l’accent sur une certaine forme d’émergence de l’individu et ne voir que ruptures et transgressions mais la réalité est plus complexe et plus contradictoire. Ces phénomènes se conjuguent à un enracinement réel et un sentiment de continuité, par rapport à un patrimoine populaire (poésie et musique). Le sentiment plus ou moins actif de soi-même ne détache pas l’individu totalement du groupe mais tend, avec le raï, à le plonger dans différents niveaux de la sociabilité. D’où l’importance accordée par le jeune hittiste aux différentes fêtes, occasions de regroupement, etc. Il est toujours dans l’attente d’une invitation ou d’une cérémonie à organiser. Le sentiment d’exclusion est amèrement ressenti lorsqu’il n’est pas fait appel à lui, dans pareilles occasions, pour apporter sa contribution.

Comme le rai à ses débuts – c’est-à-dire, durant de nombreuses années, le hittiste vit sa situation comme une sorte de traversée du désert. La réussite, pour lui, implique dépassement des obstacles et rejet des séparations et du cloisonnement de tout ordre. L’imaginaire brise l’enfermement et le rai ne fait pas seulement de la femme un thème central mais la propulse au premier plan comme cheikha (Rimitti, Djénia, etc.) ou chabba (Fadéla, Zahouania, etc.). Le couple dans la vie devient duo dans la chanson (Chabba Fadéla et Cheb Sahraoui) et le duo est fréquent : Hamid et Zahouania, Hasni et Zahouania, Djénia et Abdelhak, etc. Et face aux puristes de la langue et aux entrepreneurs de la Morale et de la Norme, l’on n’hésite pas à se mouvoir au-delà des barrières linguistiques – comme le fait, par exemple, le regretté Cheb Hasni dans « Tâl ghiâbak ya gh’zâly ».

Les enjeux de la hadda sont ceux liés à la place du jeune au sein de son milieu – familial en premier lieu : « Dans les représentations des jeunes, la hadda permettrait paradoxalement, une fois l’exploration d’un autre espace faite et une certaine accumulation réalisée, un repositionnement social dans le milieu et la société d’origine. La hadda (le partir) exprime une situation d’impasse ou de blocage dont les jeunes se sentent les premières victimes dans leur quête relative au travail, au mariage et au logement en particulier». Le thème de la hadda renouvelle radicalement, à notre sens, la vision de l’aspiration à l’émigration. Il ne recouvre plus totalement les notions de hydre et de ghorba. L’expression de l’aspiration à la hadda constitue, d’abord, une tension par rapport au milieu du hittiste – ce qui confirme, dans de nombreuses situations, la volonté de renégociation du statut du jeune. Mais, comme dit la chanson, « El harba Quine, Fuir, mais OÙ ? », jamais les distances n’ont été si rapprochées (durée des vols aériens ou autres et accès aux « paraboles ») au moment même où les obstacles aux déplacements se sont multiplié Il s’agit alors, ici aussi, de vaincre les obstacles et de ruser, y compris dans l’imaginaire, avec les seuils et les limites.