Les oligarques algériens ont accompagné la mondialisation dans les paradis fiscaux les plus excentrés. A l’exemple de la Sonatrach qui, dès 1989, avait montré la voie.

Mai 2016, Luxembourg. Une cinquantaine de personnalités du monde des affaires au sourire figé et à l’air entendu sont rassemblés dans le salon VIP du parc des expositions. Le cérémonial est soigné, digne d’un sommet bilatéral ou d’une compétition sportive. Le “ministre conseiller” de l’ambassade d’Algérie à Bruxelles, Mohamed Sofiane Berrah, a fait le déplacement depuis la capitale belge, d’autres officiels ont traversé la Méditerranée. Le drapeau national est déployé et l’ambiance, solennelle. En fond sonore, résonne un air familier, “Qassaman”, l’hymne national algérien.

Ali Haddad, le précurseur 

Ce qui pousse cette assemblée de notables en costumes cravates à chantonner la main sur le coeur un chant révolutionnaire au coeur du Grand Duché du Luxembourg n’est pas vraiment  l’amour de la patrie.  Autour du puissant homme d’affaires Ali Haddad, patron des patrons dont le nom est cité dans tous les gros chantiers de BTP lancés par l’Algérie, le patronat algérien inaugure la branche internationale de FCE (Forum des chefs d’entreprise), l’équivalent du Medef en France.

Patron des patrons algérien, Ali Haddad n’est guère bavard sur les montages financiers qu’il a initiés dans les paradis fiscaux

Parmi les oligarques algériens, Ali Haddad fut un précurseur. Dès novembre 2004, l’actuel boss du FCE optait pour les Iles vierges britanniques pour domicilier l’une de ses sociétés offshore, Kingston Overseas Group Corporation, selon les révélations des “Panama papers” publiées au printemps 2017. L’entité était gérée par un français résident … au Luxembourg. Comme le monde est petit!

Autant d’informations qui ont toujours été niées par le patron des patrons algérien. Contacté par Mondafrique, Ali Haddad a très aimablement botté en touche. “Je n’ai pas de temps à vous consacrer pour l’instant, mais je vous demande de ne pas vous en prendre à l’Algérie avec de fausses informations”.

Ni ambassade, ni vols réguliers

Sous l’impulsion d’Ali Haddad, le FCE algérien aura ouvert plusieurs antennes à l’étranger. Là où le pays cultive de solides relations économiques: la France, l’Espagne, la Suisse. Dans un premier temps, l’ouverture d’un bureau international à Genève avait été annoncée. Mais c’est, finalement au coeur du paradis fiscal européen luxembourgeois qu’ont été installés les bureaux du FCE, destinés à propulser les activités internationales du patronat algérien.“Depuis que la Suisse a renforcé ses contrôles, le Luxembourg est devenu en une dizaine d’années la nouvelle destinations des hommes d’affaires algériens.” reconnait patron algérien.

Le Luxembourg, un bien étrange point de chute. “Curieux”, note “Le Quotidien du Luxembourg”, le 14 mai 2016, en rappelant “le montant insignifiant de 18 000 euros” des exportations luxembourgeoises “vers le plus grand pays africain”. On ne connait du reste aucune mission diplomatique algérienne, et pas plus de vols réguliers vers la place européenne du offshore.

Optimisation fiscale

C’est que les oligarques algériens connaissent bien le Grand Duché. Ses réjouissances fiscales, son opacité, sa grande discrétion…Et cela ne date pas d’aujourd’hui.

Patron du FCE international et lieutenant d’Ali Haddad, le franco-algérien Ait Kaci Yala est un connaisseur en matière de paradis fiscaux. Connu pour avoir racheté en 2002 la marque de télécom Continental Edison, cet oligarque ouvrait ainsi neuf ans plus tard au Luxembourg la société AtakorIl s’agissait de faire transiter les profits issus de brevets de sa marque d’électronique,Continental Edison. Il est vrai que le Luxembourg offre toutes sortes d’optimisations fiscales prometteuses.

Le patron du FCE international achoisi le Luxembourg où il a domicilié une société, ATAKOR située au 52 Route d’Esch sous le registre B159605

En 2011, comme l’indiquent les documents en possession de Mondafrique, la société luxembourgeoise de Aït Kaci Yala recevait plus de 700 000 euros de redevances liées à l’exploitation de la marque “Continental Edison”. En 2014, toujours d’après les rapports du groupe que nous avons consulté, Atakor distribuait plus de 3 millions d’euros de dividendes.

C’est peu lorsqu’on connait le ticket d’entrée dans le club très huppé des oligarques algériens depuis que le président Bouteflika et son frère Said ont dérégulé le montant de la corruption. Soit au moins quelque 300 millions d’euros, d’après des bons connaisseurs du monde de l’argent en Algérie.

La Sonatrach, modèle d’opacité 

S’il y a bien un secteur algérien où les billets empruntent des circuits exotiques, c’est celui du pétrole, et cela depuis les années Chadli, le président algérien entre 1979 et 1992. Bien avant les oligarques qui règnent aujourd’hui, la puissante Sonatrach avait découvert les arcanes des paradis fiscaux, mais sans s’en vanter. Face à un peuple ombrageux et nationaliste, il fallait couvrir d’un voile pudique les missions secrètes, les frasques honteuses et les petites gâteries que le pouvoir algérien, et notamment les généraux, s’offraient grâce à ce formidable coffre fort enfoui entre Panama, Hong-Kong et  Lugano. C’est ainsi que la Suisse italienne avait abrité dans les années 1990 une filiale discrète entre la Sonatrach et l’ENI qui distribua de généreux bakchichs au général Belkheir, secrétaire général de la Présidence sous Chadli , puis ministre de l’Intérieur et sans doute le “parrain” du système financier algérien dans ces années troubles.

 

Il fallait avoir l’oeil en 2004 pour décrypter au détour d’une phrase du rapport annuel de la Sonatrach cette petite mention au paradis fiscal en page 17, noyée entre les chiffres et les noms de jointventure, la société offshore apparaissait  très discrètement sous son acronyme sans plus de précision. “SPC BVI”, comprendre: “Sonatrach petroleum corporation”, située aux “British Virgin Islands”…Hors de tout controle, cette coquille presque vide est autrement plus discrète que le compte officiel que la Sonatracg possédait à la Banque d’Algérie pour ses transferts de fonds.

C’est le 3 mai 1989 que les cadres financiers du groupe étatique créent la  “Sonatrach Petroleum Corporation” (SPC), comme l’indiquent les archives de la société consultées par Mondafrique. La nouvelle constitution adoptée après les émeutes d’octobre 1988 ouvraient la voie au multipartisme et dans le même mouvement, à la libéralisation de l’économie.  La Sonatrach, premier exportateur et premier contributeur budgétaire du pays, prend sans attendre les chemins de la finance internationale la plus opaque pour y faire fructifier ses activités. La SCP aura pour adresse Road Town, un petit bout d’éden posé comme un caillou sur la mer des Caraïbes entre Porto Rico et Antigua.

L’avantage financier est clair: il s’agit de reporter les opérations les plus juteuses sur la succursale enregistrée dans un paradis fiscal. Nulle mention de revenus liés à la vente de l’or noir dans les comptes de la SPC. Pas de bateaux, rien. Les écritures affichent en outre des sommes infiniment plus modestes que sa maison mère: 73 000 £ de frais de bureau, 26 000 £ de publicité. Les plus grosses dépenses restant les frais de voyage et les frais de bouche – 278 000 £ pour la même année- et les salaires- quatre millions de livres sterling! Autant dire, de simples leurres pour une multinationale dont le chiffre d’affaires annuel atteint 75 milliards de dollars….

Des riches décomplexés!

Longtemps, la loi du secret verrouillée par les puissants services de la Sécurité Militaire devenue DRS, s’est imposée aux turpitudes financières des présidents successifs. Depuis le troisième mandat de Bouteflika en 2009, l’Algérie découvre le système mis en place par les patrons successifs de la Sonatrach. En 2009, début du troisième mandat du chef de l’Etat, éclate une guerre sans merci entre les chefs du DRS (services secrets algériens) et les proches de la Présidence. L’enjeu est prendre le contrôle de la riche Sonatrach. D’où une cascade de procès où des fuites calculées et des procédures instrumentalisées qui jettent une lumière crue sur le système opaque de l’or noir en Algérie.

L’Algérie découvre les noms des riches intermédiaires gaziers. Farid Bedjaoui, pilier du système, apparait en pleine lumière médiatique avec ses appartements sur Manhattan, ses Warhol et ses Dali, son yacht et enfin ses comptes bancaires, qui se ramassent à la pelle entre Hong Kong et Dubaï.

Réfugié aux Etats Unis au début du scandale, celui qui fut longtemps le ministre du pétrole de Bouteflika et son plus proche conseiller, Chakib Khellil, est protégé par les Américains. Or voici deux ans, ce parrain discret a pu revenir sans être inquiété en Algérie où les procédures judiciaires se sont éteintes comme par miracle. Désormais cet oligarque avant l’heure joue un rôle décisif dans la guerre pour la succession d’un Bouteflika impotent et diminué que se livrent à Alger les principaux clans au pouvoir.

Dans le monde décomplexé des affaires qu’ont favorisé les frères Boutefli, les voleurs sont parfois promus et la puissante Sonatrach ne se cache même plus pour “offshoriser” ses activités. Dernier né et cette fois de la façon la plus officielle qui soit, la société de réassurance “Sonatrach Ré” est créée au Luxembourg en 2007 par le géant gazier. Autant de circuits qu’en langue de bois gouvernementale l’ex premier ministre Abdelmalek Sellal appelait, au début de l’année 2017, “la  stratégie nationale pour la commercialisation des hydrocarbures à l’étranger”.

Nos oligarques façon Bouteflika ne touchent pas au pétrole, domaine réservé du pouvoir. A l’exception d’un Ali Haddad, le patron des patrons, qui s’est lancé, téméraire, dans la fourniture de service aux installations pétrolières. En revanche, ces as de la mondialisation que sont devenus les hommes d’affaires n’ont plus rien à envier aux cadres de la Sonatrach en matière de montages financiers internationaux.

Source : Mondafrique