Leurs accoutrements en damier multicolore attirent tout de suite le regard. Depuis quelques jours, les adeptes d’une confrérie soufie appelée Karkariya ne cessent de défrayer la chronique en Algérie. Sur les réseaux sociaux, les Algériens sont partagés entre rires et inquiétudes. Pour en savoir davantage sur cette confrérie, nous avons contacté un de ses adeptes. 

Tout commence vendredi 18 août, près de la ville de Mostaganem, dans le nord-ouest algérien. Enveloppés dans leurs djellabas bariolées, des adeptes sont filmés en train de marcher, canne à la main, au bord de la route.
Les images sont rapidement relayées sur les réseaux sociaux, suscitant un emballement d’une rare ampleur.

Au début, le Web s’amuse de l’apparition soudaine de cette confrérie haute en couleurs (publications ci-dessous) :

Voir l'image sur TwitterVoir l'image sur Twitter

“Un Karkour vous invite à adopter le Karkarisme”, lit-on sur ce post Facebook.

Mais peu à peu, les railleries laissent place à l’inquiétude. Certains médias accusent la confrérie de s’adonner à la sorcellerie et à la magie noire. D’autres n’hésitent pas à relayer une théorie du complot accusant le voisin marocain de chercher à “semer la division et le chaos” parmi les Algériens. Ils en veulent pour preuve le fait que la Tariqa (voie) Karkariya ait été fondée par un Marocain, cheikh Mohamed Fawzi al Karkari, dans la région du Rif au milieu des années 90.

L’Association des oulémas musulmans algériens a même exhorté le ministère de l’Intérieur à interdire les activités de cette confrérie, qui “menace la sécurité et la stabilité de l’Algérie“.

Face à l’ampleur de la polémique, les autorités ont fini par réagir. Le représentant de la Karkariya à Mostaganem, Belkacem Bennani, a été convoqué par la police, mardi 22 août, apprend-on auprès de la presse locale.

Contacté par France 24, un adepte de la confrérie, Bourahla al-Hamel, rejette ces accusations en bloc.

“Une radio locale a été jusqu’à nous accuser de consommer de la drogue”

Le jour où ont été prises les images qui ont provoqué cette polémique, nous sortions du mausolée de Sidi Lakhdar Ben Khelouf près de Mostaganem [à 50 kilomètres de la ville] après la prière du vendredi, et nous- nous rendions à celui d’Ahmed al-Alawiy, dans la même région.

Comme beaucoup de confréries soufies, nous pratiquons régulièrement la pérégrination, une sorte de marche contemplative. Au cours de ses petits pèlerinages, nous conseillons aux jeunes que nous croisons de s’éloigner de la drogue, et de tout acte répréhensible. Nous prônons l’amour, l’amour d’autrui, l’amour d’Allah.

Je ne comprends pas cet acharnement contre les adeptes de la Tariqa. La Karkariya partage les mêmes pratiques que les autres confréries soufies qui prolifèrent en Algérie depuis de nombreuses années : entre autres l’ermitage (khalwa), la danse et les chants spirituels (hadra), la récitation des phrases sacrées (dhikr). Quel mal y a-t-il à cela ?
On s’étonne que la Karkariya provienne du Maroc, mais la grande majorité des voies soufies algériennes sont originaires de ce pays, la Chadiliyya, la Tijaniyya, la Alawiyya, etc.

La tariqa Karkriya ne vient pas de nulle part. Nous nous réclamons de la lignée de la confrérie Qadiriyya et Chadiliyya, qui existent depuis plusieurs siècles et qui comptent des adeptes partout dans le monde.

Nous mettons les vêtements rapiécés, que nous appelons derbala, pour dire que nous renonçons aux biens matériels et à la richesse. D’ailleurs, au sein de la tariqa chaque disciple est appelé faqir [pauvre, en arabe].
Quant aux couleurs, elles sont au nombre de douze : ce qui correspond au nombre de lettres [en arabe] dans l’expression “il n’y a d’autre Dieu qu’Allah”. Ces couleurs correspondent aux noms divins [NDLR : noms qui servent à qualifier Dieu dans la religion musulmane, ils sont au nombre de 99].

Les calomnies dans les médias doivent cesser. Une radio locale a été jusqu’à nous accuser de consommer de la drogue. C’est ridicule.

Nous n’avons rien à cacher. Nous sommes connus depuis des années par les services de sécurité en Algérie. Celui qui veut savoir ce que nous faisons n’a qu’à nous contacter sur Internet.

La polémique autour de la Karkariya a un air de déjà-vu. En février 2017, l’apparition d’un groupe religieux nommé Ahmadiyya avait suscité de violentes critiques. Accusés d’un complot “visant à diviser les Algériens”, plusieurs de ces membres avaient été arrêtés.

Né au XIIe siècle apr. J.-C. , le soufisme est le courant mystique de l’islam, et compte aujourd’hui des centaines de Tariqaà travers le monde.