Le très complexe phènomène des SDF en Algérie a fait l’objet d’une enquête universitaire menée par Mehdi SOUIAH, Maître-assistant, Université d’Oran, chercheur au centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread). Algériepart propose à ses lecteurs et lectrices de lire des extraits de cette étude sociologique qui nous apprend des éléments très instructifs sur cette catégorie fragile de notre société. 

Pour réaliser cette enquête, le chercheur s’est appuyé sur un échantillon composé de six enquêtés : 2 vivants dans la rue et 4 rencontrés dans les différents centres d’accueils de la “wilaya” d’Oran, Pour ce qui est de la répartition par sexe : Deux de sexe féminin âgées de 40 et 50 ans, quant aux autres leur âge varie entre 14 (pour le plus jeunes d’entre eux) et 60 ans.

Si nous mettons le sigle SDF entre guillemets, parce que c’est bien par SDF
que nous avons désigné la catégorie de personnes à étudier, quand nous avions
rédigé l’axe du travail, mais à fur et à mesure que nous nous sommes avancé dans
l’exploration bibliographique nous nous sommes rendus compte de la difficulté qu’il y
avait à nommer fidèlement et objectivement cette catégorie de personnes. En effet,
les définitions sont nombreuses et diverses, des termes tels que « … « chemineau »,

« trimardeur », « nomade », « marginal », « sous-prolétaire », « sans-abri », « sanslogis
», « exclu » ou « S.D.F. » font partie de l’appareil sémantique qui s’est
progressivement constitué […] autour de la pauvreté et de l’errance.1 » C’est pour
cette raison que nous allons nous en tenir au sigle SDF sans trop nous attarder sur
ce qui conviendrait le mieux pour désigner cette catégorie, car ce qui compte le plus
et c’est même plus productif de décrire des situations dont la plus importante serait
de s’approprier un espace public pour en faire un lieu de vie. Donc le SDF, c’est une situation, mais c’est aussi un phénomène au sens sociologique du terme, c’est-à-dire un fait social quantitativement signifiant. Quoi qu’il n’existe aucun chiffre exact sur lequel nous pouvons nous appuyer pour dire combien il y a de SDF en Algérie.

Des statistiques impossibles 

Les SDF à Oran, ils sont là, présents devant nos yeux, nombreux. L’homme
ordinaire irait même à dire que leur nombre ne cesse de croître. Seulement ce
nombre, personne ne le connaît. Chaque institution et chaque organisme a ses propres chiffres, mais nous ne pouvons-nous fier à aucun d’eux. J. Damon explique
que cette difficulté relève du fait que, « …les sans-abri mobiles dans les villes,
parfois cachés pour se protéger, échappent largement aux investigations statistiques
traditionnelles construites sur la notion de ménages logés».

Ainsi en 2005, Djamel Ould Abbes, alors ministre de la solidarité avait déclaré
que l’Algérie comptait 120 000 SDF soit une moyenne de 18 sans abri dans chaque
commune. Deux années après cette déclaration, El khabar publie les résultats d’une
enquête menée par le ministère de la solidarité nationale, avançant le chiffre
suivant : 29 000 SDF dans les rues d’Algérie.

La différence est importante. A-t-on, dans un laps de temps aussi insignifiant, pu réduire le nombre des sans abri à son quart ? Même si nous ne pouvons nous fier à ces chiffres nous ne pouvons nous permettre de dire qu’ils sont faux, car ce sont des ordres de grandeur qui ont, à une période donnée, à une saison donnée, reflété plus ou moins la réalité. On n’obtiendra pas les mêmes chiffres d’un recensement effectué au mois de décembre d’un autre effectué au mois de mai.

L’expérience montre que c’est en été que leur nombre est le plus important, c’est ce que nous a expliqué un responsable de la DAS, « je pourrais vous dire qu’il existe à Oran près de 2 000 SDF, mais je sais aussi que ce chiffre est loin, très loin même, d’être vrai, il est impossible de les compter, c’est un casse-tête que de vouloir les dénombrer, mais c’est important de le faire. On essaye de leur porter notre aide du mieux que nous pouvons, en se basant sur un ordre de grandeur allant de 2 000 à 4 000 […] ».

La difficulté à dénombrer les SDF résulte de la difficulté de les définir. Qui sont véritablement les SDF ? En fait, l’appellation Sans Domicile Fixe est une appellation fourre-tout, que la presse et/ou les autorités publiques utilisent souvent à tort pour désigner un certain nombre de catégories de personnes. Ainsi donc, les malades mentaux sillonnant les rues des villes algériennes, les mendiants, et bien d’autres encore sont tous désignés comme étant des SDF alors qu’en réalité, il n’y a que l’apparence qui fait croire qu’ils le sont, et ce, par le seul fait qu’ils se sont trouvés à un moment donné dans la rue.

A bien observer “…ce qui est rassemblé derrière le mot SDF, il apparaît un important éventail de situations, ne serait-ce que face au logement, qui va de l’habitation dans la rue jusqu’à l’habitat insalubre en passant par l’habitation de fortune ou l’hébergement chez des proches”.

Les SDF sont les personnes qui font la manche aux coins des rues, qui fouillent dans les poubelles, et qui dorment dans la rue, cela désigne des personnes devenues les symboles de la grandes pauvreté, de l’exclusion.

Ce qu’il faut retenir par ailleurs, c’est que le SDF est avant tout celui qui n’a pas de lieu d’habitation, un être assisté, un exclu de la société, un « grand-pauvre ».

Selon les critères sociodémographiques nous pouvons distinguer quatre grandes catégories, les jeunes (dont le terme usuel est enfants des rues), les malades mentaux, les femmes, les familles. Nous avons eu du mal à faire parler les gens sur la question de la pauvreté ou la grande pauvreté. Nous avions émis alors l’hypothèse selon laquelle cette question représentait un sujet tabou, lié à des considérations qui nous dépassaient.

Et dans les efforts fournis pour élucider ce point nous avons découvert que tout est une
question de représentation, de perception de la chose. Car ce n’est pas le fait de
parler de la pauvreté qui faisait problème, mais cette association pauvre/SDF qui
provoque cette réticence. L’image que l’on se fait du pauvre (ou plutôt du meskin ou
Fakir) ne collait pas à « l’être immonde, ivrogne, salle et rustre » qu’est le SDF.
« Pauvre », est plutôt un adjectif que l’on accole généralement à quelqu’un qu’on
aime, qu’on chérit, qu’on prend en affection, un frère, un ami, un voisin.

Dans la peau d’un SDF 

Le recensement des espaces squattés par les SDF ne peut être fait que la nuit, ou du moins une partie de ces espaces. Le jour, seuls des indices dans une aire publique, un abribus, un porche, tels que des cartons, des couvertures, un martelas, un ballot de vêtements, etc. peuvent informer sur la présence d’un SDF. Hormis ces détails, il nous est, presque à tous les coups, impossible de soupçonner leur présence. La journée le SDF « travaille », il se rend sur son lieu de labeur, un coin de rue dont seul lui connait les vertus, il sait par cœur l’heure de grande affluence, le lieu dont il est sûr d’être tranquille, de ne pas être dérangé, ni par les forces de l’ordre, ni par les citoyens. Tranquillement, tendant la main, il fait appel à la charité des passants. « Mendier ce n’est pas un travail, c’est même contraire à la morale », nous dira un commerçant de la rue Khemesti avant d’ajouter, « je ne comprends pas qu’on puisse les laisser ainsi à gêner les passants, et à défigurer le paysage. Moi je
ne peux pas faire grand-chose à part les chasser à coups de ballet de la devanture. »

Nous pouvons distinguer entre deux sortes d’espaces squattés. Ce que nous avons appris à travers les observations et les « discussions » que nous avons eues avec quelques-uns de ces « squatteurs » (concernant ce point, j’évite de parler en terme de SDF), c’est que l’élection de cet espace dépend de « l’acuité des contraintes ». Ainsi un individu qui n’a jamais connu cette situation de « vagab » comme l’appelle les plus jeunes d’entre eux, ne peut pas s’établir dans n’importe quelle place publique et n’importe quelle rue.

Espaces des nouveaux et des « fugueurs » : C’est à peu près pareil

Dans toutes les villes d’Algérie, il existe des endroits qui, la nuit, ne désemplissent pas de « passeurs de nuit à la belle étoile ». De ces endroits, nous pouvons citer par exemple les abords des prisons, et comme ici à Oran, le long de l’enceinte du Jardin Public. A ceci, il existe une double explication, la première est liée à la deuxième. La première serait que ceux qui élisent « couche » dans de tels endroits, sont pour la plupart du temps, soit des fugueurs, de jeunes garçons ou filles (plus de garçons que de filles), qui se sont sauvés de chez eux pour un différend avec les  parents ou autres, soit parce qu’ils sont nouveaux dans le « domaine » et qui n’ont pas encore tout à fait assimilé les codes de la rue.

La seconde que dans la fragilité de la situation, l’instinct de survie de ces individus et leur quête de la sécurité les conduit vers des endroits où ils se sentent à l’abri des risques que pourrait comporter les rues d’Oran aux heures avancées de la nuit. Se croire aux abords des prisons, ou près du siège de la sûreté de Wilaya (le mur d’enceinte du jardin public), cela les rassure, et leur procure un sentiment de sécurité.

Espaces appropriés ou le passage du temporaire au permanent :

Les plus anciens, ceux qui ont fini par « accepter » leur situation de SDF et ayant « pris
conscience » de cette « nouvelle identité », s’établissent dans d’autres lieux. Autrement dit, avoir conscience que la situation d’habiter la rue pourrait durer plus longtemps que prévu, et que d’essayer d’y remédier reste un but difficile à atteindre. Aussi ayant acquis quelques « savoirs » et « réflexes » qui leur permettent de détourner les contraintes et les risques de la vie des rues. Ceci marque le début d’une nouvelle quête, celle du « territoire ». De ces endroits « territorialisés », nous pouvons évoquer, les arcades qui ont un public composé essentiellement de familles (père, mère et enfants, mère et enfants, etc.), les abords de la cathédrale, la place de la cathédrale (public masculin exclusivement ayant un penchant pour la boisson), la place 1er Novembre, la place de la grande poste (un public mixte, hommes, femmes, travailleurs du sexe).

 

Ce que nous avons voulu faire à travers ce texte c’était de démontrer que, loin de cette vision réductrice qui le considère comme un individu désaffilié, désocialisé et socialement inexistant, le sans abri était, tout au contraire, un individu ayant un savoir qui lui permet de survivre dans la rue et auprès de la société. Ce savoir s’acquiert au fil du temps, au contact de ses « compagnons de galère », mais aussi au contact de la société, celle des gens normaux.

La carrière du SDF est enfin composée de trois stations, c’est au cours des deux premières qu’il assimile l’essentiel de son savoir, par mimétisme au contact de ses compagnons et aussi par interaction avec différents acteurs de la société. En effet, tout en mettant en scène sa situation d’exclu, le sans abri transforme à son avantage sa situation de « grand exclu », et ce, en profitant des aides allouées par l’Etat, et la charité des passant en conduisant à son point culminant « leur sentiment de culpabilité ». Pour ce qui est de la dernière station à savoir la sédentarisation, celle-ci représente le couronnement de la carrière SDF, l’appropriation d’un espace, de son « territoire », indique que le sans abri a fini par avoir son lot de connaissance lui permettant de survivre « sans assistance », ou sans soutient de la part de ses anciens compagnons.