Quelle est la langue la plus utilisée par les employés et ingénieurs de la Sonatrach ? Pour répondre à cette question intrigante, des chercheurs du Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC) ont réalisé une enquête sociologique au sein de la Sonatrach, la première grande société en Algérie. Et les conclusions de cette étude universitaire ne manqueront pas de susciter un vif débat. 

En effet, ce travail de recherche tente de répondre à la question de savoir comment les cadres de la Sonatrach perçoivent leur rapport aux langues/cultures, et les interrogations qui orientent le cheminement de notre questionnement sont les suivantes :

– Comment sont perçus, jugés et  évalués les langues et leurs interlocuteurs à travers le prisme du degré de distance/proximité ?

– Nos informateurs, disposent-ils d’une vision plurielle et dynamique de leurs ressources ?

Nous pensons que l’entreprise favorise l’émergence d’une compétence bi-plurilingue qui remodèle des déplacements de « frontières » chez ses cadres.

LE REGARD SUR LES LANGUES ET LES CULTURES

A travers l’analyse, nos informateurs font référence à l’ensemble du répertoire bi-plurilingue dont ils disposent. Le statut du français est souvent interrogé par rapport aux autres langues, en l’occurrence la langue arabe mais aussi le kabyle, l’anglais et  l’espagnol.

LE FRANÇAIS UNE LANGUE DE CONTACT / UNE LANGUE OFFICIELLE

Langue de contact, c’est ainsi que notre informatrice Salima désigne le français : « à mon avis pour la communication c’est le français. J’aimerais bien le maîtriser, il est plus riche  que l’arabe, regarde lorsqu’on parle arabe on utilise le français. »

L’expression de la proximité avec le français se traduit déjà par le fait qu’il apparaît comme une langue ressource qui fournit à la langue arabe le “contact” puisqu’ « il y a suppléance ponctuelle avec une alternance codique de dépannage ». Salima exprime ici une spécificité de la situation algérienne, une réalité sociolinguistique décrite par l’humoriste Fellag :

“C’est ma vraie langue le mélange des langues, c’est ma langue, c’est ce que je parle naturellement, et elle est comprise naturellement, parce que le public est comme moi (….)  moi je suis contre les purismes, je suis pour le mélange (….) un mot qui manque

en arabe dialectal, hip, on le prend en français et on le conjugue en arabe, on le triture, on en fait un mot ».

Pour d’autres informateurs, le français est considéré comme une langue “officielle”. Les propos de Mokhtar résument cette situation problématique lorsqu’il déclare « le français on l’utilise pour la communication et le travail, le français est devenu une langue nationale et même officielle en Algérie comme l’arabe, c’est pourquoi le président de la république doit parler en arabe ».

En effet, Mokhtar éprouvait beaucoup de difficultés en français, une langue qui lui restait relativement étrangère du fait de son propre réseau de socialisation (familial/amical) ; l’école algérienne également n’avait  pas contribué à atténuer cette distance.

Nous constatons qu’en dépit de cette altérité, ses propos attestent d’un déplacement important attribué au statut des langues : « le français est devenu une langue nationale» ; son officialité/fonctionnalité est légitimée par le président algérien qui continue à s’exprimer en français alors qu’il devrait utiliser la langue arabe (classique) : « le président de la république  doit parler en arabe».

En effet, cet informateur ne tolère pas que le pouvoir n’utilise pas la langue arabe alors qu’elle est la seule langue nationale et officielle.

De telles évaluations subjectives peuvent « influer sur les apprentissages. Pour Klein[18] , par exemple, l’incapacité d’un apprenant à pouvoir réduire la distance subjective contribue à ralentir considérablement sa progression ».

Il est évident que le statut du français pose problème, bien qu’il soit utilisé et légitimé par la sphère politique il n’est toutefois pas officialisé.  Si le français bénéficiait d’un statut et d’une reconnaissance politique « officielle », la situation serait différente.

Les représentations du français, restent dominées par cette notion de contact et de richesse, ainsi Ali déclarait:« je pense que l’avenir est dans la langue anglaise, c’est eux qui déterminent la technologie. Je classe l’anglais en premier lieu,  le français passe en 2ème position ; je n’aime pas l’espagnol. La langue française c’est une langue riche ; en principe il y a pas mieux que la langue du Coran ».

Selon lui, l’anglais est placé en première position, mais cela ne l’empêche pas d’exprimer une distance vis-à-vis de cette langue, à travers les instances énonciatives utilisées « c’est eux qui déterminent la technologie ».

En revanche, il adopte une attitude différente vis-à-vis du français. Classé en seconde position : le français serait une langue « riche », bien que cette qualification soit descriptive, elle traduit un certain degré de proximité. En effet, pour Castellotti, Coste et Moore la polarisation distance/ proximité chez les adultes « peut donner lieu  entre les différents témoins mais aussi pour un même témoin et selon les activités proposées à des positionnements distincts (…)

Soit d’un point de vue descriptif, caractérisant l’objet langue (ou telle ou telle de ses composantes) du dehors en tant  justement  qu’objet descriptible et caractérisable (…) »

Notre informateur  confine dans son classement la langue arabe par rapport à sa fonction religieuse: ce serait donc le sacré qui renforce la distance à l’égard de cette langue, en revanche,  il ne fait aucune allusion à l’officialité de la langue arabe qui se limite là encore aux instructions de gestion de l’entreprise depuis la vague de sa généralisation.  Ce qui revient à dire que pour un même individu “une  même langue peut sembler proche sous tel angle, lointaine sous tel autre, ce qui nous conduit à déconstruire et reconstruire les notions de distance et de proximité”.

Il est évident que le français qui ne jouit d’aucun statut reste la seule langue de contact dans l’entreprise.

LE FRANÇAIS: UNE PORTE OUVERTE

C’est dans ce contexte que certains informateurs empruntent des images métaphoriques qualifiant le français de “porte ouverte” ainsi Nabiha nous déclarait: « bon pour l’arabe c’est dommage on a pas un bon niveau, nous notre arabe n’est pas développé. L’anglais c’est très intéressant, elle permet d’accéder à beaucoup de cultures mais malheureusement, la plupart ne la maîtrisent pas. Le français c’est une porte ouverte Dieu soit loué je le comprends ils ne peuvent pas dire que je suis complexée le français c’est un plus ».

Nabiha expose un répertoire plurilingue défini comme une compétence « (…) possédée par un acteur qui maîtrise, à des degrés divers, l’expérience de plusieurs cultures, tout en étant à même de gérer l’ensemble de ce capital langagier et culturel ».

 Le répertoire plurilingue de notre informatrice n’est pas dénué de positionnement identitaire à l’égard de langue arabe à travers son emploi du pronom possessif, Nabiha exprime une appartenance sociale “notre arabe”même si cette langue n’est pas développée.  Ses propos, expriment une distance/proximité relative.

Le contraste se confirme encore plus lorsque notre informatrice évoque le français, c’est avec cette langue qu’elle se sent la plus proche, Nabiha va même remercier le bon Dieu: «Dieu soit loué je comprends, ils ne peuvent pas dire que je suis complexée, le français c’est un plus »;  l’image métaphorique qu’elle associe au français atteste et résume assez bien le déplacement important dans le fonctionnement d’une compétence plurilingue où « (…) les rôles de pivot, d’appui, de référence ne sont pas le lot de la seule langue « maternelle » ou première ».

Un déplacement et une ouverture qui apporte à notre informatrice un savoir-être. Ce qui vient d’être décrit met en exergue le statut du français qui est loin d’être considéré comme une langue étrangère.

De ce fait, certains informateurs adoptent des positionnements plus flagrants où la primauté et l’hypercentralité du français semblent dépasser la langue arabe pour Fatiha  qui énonce: « la langue arabe ce n’est pas un outil essentiel, on commence à l’oublier un peu». Notre informatrice signale un réaménagement et un rapprochement face au français qui devient une langue (L1) et ce en dépit des considérations historiques « le  français, elle est toujours présente, elle existe, on l’a pas oubliée depuis la colonisation».

Dans cet exemple, même le contentieux historique est dépassé face à de nouveaux besoins et des enjeux importants  « une dialectique entre ruptures d’équilibre et de rééquilibrages, destinés à faire face à de nouveaux besoins langagiers, communicatifs et culturels sans faire intervenir aucun jugement de valeur ».

En dépit des difficultés que notre informatrice rencontrait en français, Fatiha ne considère pas cette langue comme étrangère. D’ailleurs, elle nous explique dans cette note de terrain, les raisons de son altérité :

« Naziha tu n’as pas essayé de faire une recherche comparative, tu aurais pu faire une comparaison entre deux écoles primaires. Une école dans un quartier populaire et une autre dans un quartier résidentiel. Tu vas voir la différence entre les deux.

Moi j’ai grandi dans les planteurs, un quartier populaire (…) je pense que si j’ai grandi dans un autre milieu je serais bien en français. N’oublie pas de réserver une partie de ta recherche sur le milieu. ».

L’altérité qu’éprouvait  notre informatrice a été prise en charge par l’entreprise, Fatiha qui occupe un poste de responsabilité renforçant son contact permanent avec le français a été  amenée à s’inscrire à des cours de français assurés par l’entreprise.

DYNAMIQUE BI-PLURILINGUE

Certains cadres de l’entreprise se défendent de toute attitude extrémiste, les propos de karim résument cette attitude « chaque langue a sa culture, c’est des cultures différentes, chaque langue a sa valeur je ne vais pas être comme Hitler le français pour appâter les femmes ».

Il attribue à chaque langue une culture et reconnaît leur différence et l’hétérogénéité : c’est une perspective plurielle et dynamique de l’approche des langues.

D’ailleurs notre informateur emprunte une métaphore (Hitler), qui déconstruit un stéréotype prégnant dans la société algérienne « le français c’est pas seulement pour les femmes ».

Ainsi, le contexte SONATRACH favorise l’affranchissement de frontières et des ouvertures vers d’autres langues et d’autres cultures. L’entreprise les libère dans un marché international compétitif où la place de choix revient au français.

CONCLUSION

La Sonatrach arrive à déplacer et à rééquilibrer le positionnement de nos informateurs. Leur inscription dans un contexte international favorise l’exposition plurilingue et facilite la circulation interlinguistique.

« ….Or, d’une part, ce sont les expériences et les parcours d’appropriation, dans leur diversité même, qui éclairaient la nature et les traits des contextes; mais, d’autre part, ces contextes sont eux-mêmes construits par la dynamique et les parcours même d’appropriation » (Porquier & Py, 2004: 52-53).

Le français n’est désigné ni comme langue étrangère ni comme langue seconde mais une langue qui est utilisée au même titre que la langue arabe -et un peu plus-. Bien que distincte, elle n’en forme qu’une seule entité allant jusqu’à dépasser la langue arabe en s’appropriant l’espace économique réservé officiellement à la langue arabe (classique).

Cette étude a été réalisée par Naziha BENBACHIR, enseignante à l’Université Abdelhamid Ibn badis, Faculté des Lettres et des Arts, Mostaganem et chercheur  au Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle.