Statistiquement majoritaire dans la population, les jeunes apparaissent, aujourd’hui, comme une figure sociale centrale en Algérie. Ce statut ne tient pas uniquement à leur poids démographique mais aussi à leur rôle comme acteur collectif du changement social et, en particulier, du changement religieux, ainsi, qu’en témoigne leur ralliement massif au FIS dans les années 1990. Cette adhésion s’est manifestée par leur participation en force et très volontaire à ses regroupements et manifestations de rue.

C’est dire que les jeunes constituent un groupe social dont le comportement peut être tenu comme un révélateur précieux des décompositions et recompositions qui affectent le champ religieux algérien. Tenter de comprendre la dynamique religieuse qui commande aujourd’hui à la logique identificatoire des jeunes est justement l’objet que s’est donnée cette enquête menée de 2007 à 2009 à l’Université d’Oran, lieu par excellence de regroupement juvénile.

Pour mener à bien l’enquête, trois techniques de recherche ont été utilisées : le questionnaire, l’entretien et l’observation participante.

Évaluer la diffusion de la religiosité en milieu étudiant est le but dans lequel a été conçu le questionnaire. Le cadre choisi pour sa passation a été la bibliothèque municipale d’Oran, haut lieu de fréquentation estudiantine : les jeunes qui s’y rendent appartiennent à toutes les disciplines, et proviennent de toutes les universités de la ville. Au total, 500 questionnaires ont été récupérés et traités.

Afin de comprendre les significations intimes associées par les étudiants interrogés à la référence religieuse, cette approche quantitative a été complétée et affinée par des entretiens approfondis réalisés auprès d’un sous-échantillon de 30 étudiants.

Enfin, pour restituer les modèles d’organisation et d’action religieuse qui se déploient dans les enceintes universitaires, une troisième technique de recherche a été employée, à savoir, l’observation empirique qualitative.

Les données recueillies grâce à ce dispositif méthodologique rendent compte d’une triple réalité : elles indiquent d’abord, un attachement fort et massif des étudiants à la religion ; elles montrent, ensuite, que l’adhésion à la foi des étudiants n’emprunte pas à un modèle unique, mais se décline selon des modalités diverses ; enfin, elles révèlent, qu’en dépit de son reflux politique, l’islamisme reste toujours idéologiquement actif, en particulier, dans les résidences universitaires.

La religion : une revendication étudiante forte et massive

 

Les critères de religiosité se mesurent différemment selon les religions. En islam, le critère empirique de mesure de la religiosité est la pratique de la prière, car plus que les autres prescriptions canoniques, son observance exige un investissement personnel quotidien (se soumettre cinq fois par jour au rite).

On est fondé dès lors à l’utiliser en sociologie de l’islam comme un indicateur pertinent de religiosité. 94 % des étudiants interrogés ont déclaré se conformer régulièrement à ce rite canonique. Si l’on retient l’hypothèse selon laquelle le rapport à la religion se construit socialement, ce taux apparaît tout à fait plausible.

Il tire sa crédibilité du contexte religieux général qui s’est instauré depuis les années 1990 avec la montée en force de l’islamisme. Tout indique que la dynamique d’islamisation provoquée par le FIS ne s’est pas épuisée avec sa disparition politique. L’explosion islamiste, dont il est à l’origine, semble avoir déclenché un processus qui en s’auto-entretenant d’une génération à l’autre (97 %° des parents ont été déclarés pratiquants) a contribué à l’intensification de la croyance religieuse et, par-là, à la revitalisation de l’imaginaire religieux en circulation dans la société. Retraduite en termes wébériens, cette hypothèse revient à affirmer qu’après avoir été un parti charismatique, le FIS a fini par se « routiniser » en léguant à la société une religion désormais banalisée par son inscription profonde dans les pratiques quotidiennes les plus anodines. Cette banalisation se marque par une religiosité qui enveloppe, aujourd’hui, toutes les dimensions de la vie, privée, autant que publique. Tandis que l’habillement islamiste prend de l’ampleur, aussi bien parmi les femmes que les hommes, rares sont actuellement les commerces qui n’accueillent pas leur clientèle sans cassettes audio psalmodiant le Coran, ou sans citations religieuses murales.

À cette religiosité qui a gagné fortement la société, la gestion politique de l’islam par le pouvoir étatique n’est pas étrangère. En quête d’une nouvelle légitimité, il s’est engagé dans une sorte de surenchère avec les islamistes en leur empruntant les mêmes référents. Usant du pouvoir symbolique de la religion à l’exemple de ces derniers, il n’a de cesse de multiplier les signes d’allégeance institutionnelle à l’islam comme introduire l’appel à la prière dans les médias et construire à Alger la plus grande mosquée d’Afrique. Cette démarche, qui consiste à réintroduire autoritairement la religion dans le champ des activités publiques, s’apparente à une véritable contre-sécularisation. Elle s’inscrit à contre-courant de la politique de laïcisation des institutions appliquée par le régime politique installé aux commandes de l’État après l’indépendance.

C’est à partir de ces données contextuelles que peut se comprendre la religiosité fortement marquée des étudiants interrogés. Le respect qu’ils ont déclaré majoritairement vouer au rite de la prière ne s’explique que rapporté à cet environnement : fortement imprégné de références religieuses, il rappelle constamment chacun à sa croyance en lui notifiant le respect impératif de ses obligations rituelles.

Le parcours scolaire suivi par les étudiants constitue un autre facteur incitatif à la sensibilité religieuse : l’islam fait partie de leur éducation de base. Accompagnant leur scolarité à tous les cycles de l’enseignement, l’instruction religieuse les porte à interpréter la réalité sur la base d’un modèle unique et déjà construit : l’islam.

C’est dire que durant tout leur cursus scolaire, les jeunes de la nouvelle génération sont façonnés de manière telle que la religion se trouve incorporée à leur habitus comme système prédominant de représentation du monde. Socialisés sous le signe du religieux, ils sont voués à ne concevoir leurs repères que dans l’islam.

La forte intégration religieuse des étudiants, dont rend compte l’enquête, recouvre, cependant, une réalité plus essentielle encore : la substitution dans la nouvelle jeunesse du hanbalisme au malékisme comme rite de référence.

Ce glissement théologique est symptomatique de l’hégémonie que le discours islamiste exerce aujourd’hui sur les nouvelles générations. Réduisant la signification de l’islamisme à une protestation politique, on a tendance à occulter sa vocation première qui est la purification religieuse.

S’inscrivant dans la tradition hanbalite, son grand dessein est plutôt de rendre à l’islam sa pureté originelle. Dès lors, menant campagne contre les formes de dévotion jugées hérétiques, il n’a de cesse de stigmatiser le culte des saints et les rites confrériques, toutes pratiques dont le malékisme, traditionnellement dominant en Algérie, a fini par s’accommoder. Si l’on doit se fier aux données de l’enquête, ce travail de déqualification du malékisme qui, voici des siècles, est la forme d’identification religieuse normale en Algérie, n’est pas resté sans impact. Ainsi 91 % des étudiants interrogés le perçoivent comme école doctrinale hétérodoxe, au prétexte, qu’il cautionne des rites hérétiques comme le culte des saints et les fêtes votives.

Mais le changement religieux introduit par les jeunes de la nouvelle génération ne se borne pas à leur mise en cause du rite malékite, il tient aussi à leur approche nouvelle de la religion marquée par la valorisation individuelle et personnalisée de la foi.

La religion : une revendication étudiante portée par la personnalisation de la foi

Les sociologues s’accordent à définir la jeunesse comme l’âge de l’affirmation de soi autrement dit, l’âge où se met en place l’essentiel des références identitaires. Or, il s’avère que les étudiants constituent une catégorie sociale encore plus concernée par l’âge de la jeunesse, en raison de la longueur des études, et à ce titre, davantage concernée par le modèle de l’expérimentation.

Par là, il faut entendre, que pour construire leur identité religieuse, nombreux sont les jeunes qui procèdent par bricolage en développant leur propre système de références religieuses avec des repères qu’ils se donnent eux mêmes. Chacun d’eux, en fonction de son parcours de vie, tente de trouver des arrangements, des compromis entre son identité individuelle et son identité collective. Ce modèle de l’expérimentation semble pouvoir s’appliquer à nombre d’étudiants interrogés.

Pour plusieurs d’entre eux, l’attachement à la foi paraît résulter plus de la pression sociale que d’une adhésion consciente et réfléchie au dogme religieux, autrement dit, renvoie moins à une dimension croyante qu’à une dimension communautaire. Etre musulman signifie pour eux, avant tout, le respect des cinq prières canoniques.

Pour le reste, la foi reste une affaire d’arrangements personnels avec la norme religieuse. Pleinement intégrés dans la mondialisation de la culture juvénile, ils ne se refusent pas à la consommation des signes étrangers comme imiter l’habillement des jeunes européens ou partager leur goût musicaux. La forme de religiosité qu’ils manifestent apparaît ainsi très décontractée, sinon franchement laxiste. Loin de toute prétention théologique, leur savoir religieux, non systématisé, tient à quelques sourates, hadith et récits édifiants assimilés oralement à l’occasion de diverses circonstances (débat avec des pairs, sermons écoutés le vendredi à la mosquée ou émissions religieuses fortuitement entendues à la radio ou à la télévision).

Bref, il s’agit ici d’un groupe d’étudiants pour qui le respect des règles de vie religieuse, formellement prescrites, compte autant que celui de l’accomplissement de soi, en tant que jeunes. Un exemple de cette relation très désinvolte à la foi est fourni par cet étudiant, qui tout en s’affirmant musulman authentique, avoue consacrer son temps libre à l’écoute de la musique rai et à la recherche d’amours occasionnelles sinon vénales, en dépit de l’influence anti-permissive de la religion. Sa conviction reste pour autant forte que son comportement n’enfreint pas le code de bonne conduite religieuse, convaincu que le culte qu’il rend à Dieu, en s’acquittant quotidiennement de la prière, témoigne suffisamment de son engagement vis-à-vis de la foi.

Ces thèmes renvoient à des titres de brochures exhibés par des étudiants au cours de l’enquête.

Chez d’autres étudiants, la pratique individuelle de la religion se veut, au contraire, plus respectueuse des règles religieuses formellement prescrites. Soucieux de la licéité religieuse de leur conduite, ils se réfèrent volontiers à ces nouvelles figures de l’autorité religieuse que sont Amr Khaled, Amrou Abdel Kafi et Tarik Souidane.

Leurs prônes télévisés, très suivis en Algérie, ainsi que leurs écrits, évitent le discours militant et insistent davantage sur le respect individuel de la norme religieuse. Usant à profusion de citations coraniques, de hadiths et d’exemples édifiants puisés dans l’hagiographie musulmane, ils rompent, toutefois, avec les procédés de culpabilisation habituellement usités par les prédicateurs islamistes. Dans leurs prêches, ils traitent de thèmes aussi bien théologiques que de sujets profanes. Les plus récurrents concernent la vie de couple, la façon d’échapper à la tristesse, de devenir heureux, et de croire en sa bonne fortune9. Autant de thèmes dont la charge individualiste est fortement connotée.

Ce processus d’individualisation de la vie religieuse des jeunes est-il le signe précurseur de l’émergence de l’individu comme sujet autonome, autrement dit, constitue-t-il l’amorce de l’individualisation des sociétés musulmanes comme nombre de travaux s’essayent à le prouver ?

Tenter une réponse, c’est prendre en compte le mode de fonctionnement de la société globale, celle-ci fournissant le cadre structuré et structurant qui donne sens aux comportements individuels. Comme tend à l’indiquer l’enquête, l’islam conserve plus que jamais son caractère holiste : son pouvoir de structuration symbolique de la vie individuelle et sociale reste fortement prégnant. L’exemple des étudiants interrogés le révèle à sa façon : leur univers mental et symbolique subit l’influence puissante de la religion. Outre qu’ils mettent la foi au centre de leur existence, ils ne conçoivent pas d’autres règles de vie sociale que celles prescrites par la religion.

Pour la majorité d’entre eux, l’islam est seul garant de la légitimité du pouvoir et de la moralité des rapports sociaux. A titre illustratif, 71 % des étudiants enquêtés ont déclaré voir dans la religion la solution à l’anomie généralisée qui, selon eux, sévit dans le pays, et 78 % se sont exprimés en faveur de lois inspirées de la charia. Si les identités religieuses se pluralisent, on le voit, elles restent très fortement encadrées par l’islam.

 Cette enquête a été tirée de la Revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales.