L’Algérie a déjà connu une femme commandant de bord, une femme pilote de guerre, une ministre, voilà que le pays sacre une femme au plus haut grade de l’armée. Dans un pays démocratique et libre, la nouvelle serait réjouissante. Dans une dictature militaire et “népotique”, le regard porté sur l’événement est radicalement autre.

 

Une femme vient d’être intronisée dans l’Olympe algérien, le royaume des Dieux qui, même s’ils sont moins puissants qu’auparavant, ont encore une maîtrise considérable sur les mortels. Cette femme vient tout simplement d’accéder au royaume où coule l’ambroisie et où l’Algérie réelle n’est qu’un concept lointain qu’elle ne fréquente plus que derrière les vitres fumées des limousines et derrière les murs et les grilles de résidences hors du temps, hors de l’humanité algérienne.

 

Elle ne côtoiera plus des êtres humains mais des êtres soumis, aux paroles de flagorneries et aux dos courbés. Elle a déjà fait un long stage préparatoire à cette nouvelle vie puisque le chemin de carrière est long avant d’arriver à ce grade. Et dans une hiérarchie bien plus inférieure, la puissance  qui soumet les individus et provoque la flagornerie était déjà dans sa panoplie.

 

Comme il se doit, posons immédiatement une caution juridique et morale. Le texte qui suit n’est en aucune manière diffamatoire puisqu’il repose sur l’examen objectif de situations réelles, attestées et documentées. La personne dont il est question n’a, en elle-même, aucune importance puisque se sont les faits qui sont examinés.

 

Mes compagnons au bas des articles, j’ai fini par nourrir un certain attachement en comprenant que leur anonymat était le seul refuge de leur liberté de parole, vont me rétorquer :  « Monsieur le professeur, toujours à vous plaindre, pour une fois qu’on a une femme qui accède si haut ! ».

 

C’est qu’ils n’auront pas bien lu mon propos, posé par les deux questionnements qui suivent. Le second entraînant une plus lourde condamnation que le premier, pourtant nécessaire de rappeler, encore et encore.

 

Une femme, citoyenne à part entière ?

 

Examinons le code de la famille, un texte qui s’impose à tous les algériens, militaires compris. Que lit-on ? La femme est une demi-portion en droit, à peine supérieure au statut des animaux dans les nouvelles dispositions de la plupart des législations dans les pays démocratiques. Ces derniers viennent d’accéder au statut de « créature dotée d’une sensibilité » alors qu’ils n’étaient auparavant que des meubles, au sens juridique du terme.

 

En Algérie, pas de sensibilité, la femme n’a à peu près aucune existence légale sans l’aval du père, des frères ou du mari selon le code de la honte. Elle hérite d’une quotité moindre que les hommes, peut être confrontée au « mariage de son mari » par les dispositions de l’article 8 (celui là me tétanise d’horreur à chaque fois que j’en parle) et ainsi de suite. Et évitons d’évoquer, par pudeur, ces articles qui la détaillent dans ses états biologiques comme un manuel de vétérinaire. Pour terminer, une sublime terminologie employée, « la femme indisponible », un chef d’œuvre de la sémantique au regard du texte en question et de la situation algérienne.

 

Pour ainsi dire, nous avons une Générale-Major qui va faire trembler les hommes et les communautés, qui va s’enrichir jusqu’à plus soif mais qui est en fait une citoyenne de seconde zone, une esclave du point de vue du droit civil algérien. Étonnant ?

 

Continuons ce raisonnement absurde car la situation n’est rien d’autre qu’absurde. Que se passera-t-il lorsque cette brave dame assistera aux exercices virils des commandos, haletants, poitrine dénudée et sueur dégoulinante ? On la lapide, on la plonge dans un bain purificateur et on lui impose cinquante jours de prières censées purifier l’âme et implorer le pardon ?

 

Et lorsqu’elle épinglera les décorations aux torses de ces vaillants hommes, on la fouette pour mœurs déviantes ? Et lorsqu’elle se réunit avec une assemblée machiste, tous les jours, parfois tard, et lorsqu’elle hausse le ton sur des hommes et ainsi de suite, que fait-on ? Devra-t-elle demander une autorisation de sortie du territoire au mari en cas de déplacement à l’étranger ?

 

Ceci dit, nous voilà rassuré pour elle en ce qui concerne les ouvertures de comptes offshore. En ce domaine, ce n’est pas la législation algérienne qui prévaut mais celle du pays dans lequel le compte est ouvert.

 

Non, une femme Générale en Algérie, ce n’est pas sérieux et, surtout, pas conforme à la loi. Un internaute m’avait répondu un jour, au bas de l’un de mes articles « Qu’avez-vous à reprocher au code de la famille, c’est la retranscription de l’Islam ». Et bien, qu’il en soit ainsi mais que fait alors cette dame, une demi citoyenne, dans un métier peuplé d’hommes et dans une position hiérarchique qui n’est pas conforme au statut religieux ?

 

La haute fonction militaire en Algérie, honorable et digne ?

 

Ce qui a été précédemment exposé est une vérité absolue lorsqu’on lit cet infâme code de la famille. Cela reste, bien entendu, un exercice de style voulu pour porter la contradiction avec humour car devant l’atroce, il ne reste aucune place à la raison et au débat contradictoire sérieux.

 

Il faut maintenant développer l’autre argument, bien plus lourd, celui de l’appartenance à une caste très controversée. Ce sont des faits opposables à l’argument de la diffamation. Nous l’avons dit et répété depuis si longtemps, les hauts militaires de l’armée sont, sans exception,  condamnables par un jugement sévère pour crime contre un peuple et corruption massive.

 

Je me souviens que lorsque l’officier Mohammed SAMRAOUI publia son livre aux éditions Denoël, Chronique des années de sang, j’avais été présent au procès en diffamation intenté par le général NEZZAR (nos généraux ont parfois de l’humour, bien malgré eux). Nous avions soutenu la non condamnation mais, pour autant, j’avais écrit un article incendiaire à propos de cet officier, sous le titre « Chronique d’un repenti, fonctionnaire du crime ».

 

L’argument de cet ancien militaire, agent de la criminelle sécurité militaire, était de prétendre qu’il avait rejoint la carrière militaire pour servir son pays, sa noble cause, bla, bla, bla. Bien sûr, chacun savait, et en était persuadé, dans les années quatre-vingt déjà, qu’embrasser la carrière militaire, c’était se soumettre à l’abnégation, au modeste salaire de fonctionnaire, à la défense et à l’amour de ses compatriotes. Mohammed SAMRAOUI ne manque pas de culot.

 

D’autant qu’il affirme avoir été trahi par la caste des hauts gradés  qui ont détourné la carrière militaire de sa noble mission. Mohammed SAMRAOUI s’en est jamais rendu compte dans sa longue et condamnable mission dans la sécurité militaire jusqu’au jour où il fut, lui-même, traqué par la bête immonde. Ce n’est pas la conscience qui l’a rendu coopératif et bavard mais sa crainte d’être éliminé selon les règles qu’il avait lui-même appliqué aux autres, aux malheureux algériens torturés et éliminés par son organisation.

 

Il en est absolument de même pour cette femme devenue Générale-major dans l’armée algérienne. Elle ne pourra pas prétendre devant ses juges « J’ai œuvré pour la défense et le bien de mes compatriotes », comme un mafieux ne pourra jamais dire à ses juges qu’il agissait pour le bien social de sa communauté.

 

En conclusion, on pourrait remercier cette dame de confirmer ce que tous les démocrates du monde répètent, la femme n’est pas pire ni meilleure que l’homme, elle est son égale. La nomination d’une femme dans une congrégation de corrompus  nous le prouve d’une manière incontestable. En cela, et en cela seulement, je remercie cette femme pour la contribution qu’elle apporte.

 

Pour le reste, nous verrons devant les tribunaux, un jour où l’autre, si sa condition féminine émeut les juges. Normalement, cela ne devrait pas car pour nous, le droit ne repose pas sur le code de la famille moyenâgeux mais sur une parfaite égalité des sexes devant la loi et la justice.

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant