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mercredi 22 novembre 2017
Enquête. Les femmes au sein de l’armée algérienne : l’histoire secrète d’une...

Enquête. Les femmes au sein de l’armée algérienne : l’histoire secrète d’une émancipation

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Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, les femmes ont été davantage vues comme un outil de propagande et de relations publiques pour l’armée que comme des membres à part entière, prenant part dans la prise de décision et partageant les tâches militaires, en particulier la participation au combat.  

Du temps de la guerre de libération (1954-1962), les femmes ont été reléguées à des rôles de soutien et souvent exclues de la vie militaire. Cette réticence à leur égard a perduré après l’indépendance jusqu’en 1978, année à laquelle le président Houari Boumediene permit aux femmes de rejoindre les rangs de l’ANP en tant qu’officiers et sous-officiers. Ceci était un moyen de représenter l’Algérie comme un pays pionnier en matière de droits des femmes. Cela étant, la politique officielle est demeurée brouillonne et inconsistante. Le recrutement des femmes a été suspendu en 1986 pour être relancé quinze ans plus tard. Depuis 2006, bien que plusieurs départements et branches de l’institution militaire aient ouvert leurs portes aux femmes, celles-ci ne connaissent guère une diversification de leurs rôles et de leurs tâches.

Les femmes au sein de l’Armée de Libération Nationale

Malgré la participation des femmes à la lutte d’indépendance contre la France, le mouvement nationaliste algérien avec à sa tête le Front de libération nationale (FLN), et son ancienne branche militaire, l’Armée de libération nationale (ALN), n’ont jamais considéré les femmes comme des membres à part entière, que ce soit dans les paroles ou dans les actes. L’inégalité entre les sexes était la règle au sein du FLN/ALN et les femmes n’ont jamais eu accès à la prise de décision. Leur participation a été encouragée pour des raisons pragmatiques et a servi la propagande du FLN.

Pourtant, depuis l’indépendance, les femmes sont célébrées comme des modèles de bravoure et de courage, reconnus par l’État comme des héros nationaux au même titre que leurs « frères moudjahidine ». Dès l’école primaire, on apprend aux jeunes écoliers le rôle des fidaiyet (ces femmes qui ont participé à l’action armée), celui des moussabilet (femmes qui étaient des militantes et dont la tâche principale était d’accueillir et de soigner les moudjahidine), et celui des maquisardes (ces femmes qui vivaient dans les maquis avec les hommes, leurs principales tâches étant de cuisiner et prendre soin des moudjahidine).

Ces figures héroïques sont particulièrement glorifiées dans les communiqués annuels de l’Armée chaque 8 mars (journée internationale de la femme). Dans le mensuel de l’Armée, El Djeich, ces déclarations mettent en avant le dévouement, le courage et l’abnégation des femmes pendant la guerre de libération nationale.

Le numéro spécial d’El Djeich d’Avril 2013, a alloué près de 40 pages sur 86 à la participation des femmes depuis la guerre à nos jours. Une quinzaine de pages a été consacrée à des entrevues avec des femmes militaires, comme le général Boudouani.6 Dans ce numéro spécial, la participation des femmes dans l’ALN est présentée comme allant de soi : « Au déclenchent de la révolution, la participation de la femme a été évidente dans le domaine militaire puisque nombre d’entre elles ont rejoint le maquis ».7 La femme algérienne y est décrite comme une « femme combattante et victorieuse », qui « comme son frère moudjahid […] portait la tenue militaire, le fusil et la grenade avec beaucoup de courage et de détermination ».8

Durant les années 1950 et 1960, le FLN/ALN a largement diffusé les images héroïques des « Poseuses de bombes » comme Djamila Bouhired, Zohra Drif et Hassiba Ben Bouali comme symboles progressistes pour une audience internationale.9 Ces images de femmes combattantes – qui étaient l’exception mais pas la règle – ont été utilisées comme outil de propagande : les femmes portant des uniformes militaires et posant avec des armes à feu étaient la face du FLN/ALN à l’extérieur.

Dans la réalité, les choses étaient différentes. La participation des femmes dans la lutte armée ne faisait pas partie des objectif du FLN/ALN. Les femmes ont été recrutées pour des raisons pratiques : à savoir l’optimisation de ressources rares pour la lutte après la grève des étudiants algériens en 1956. Le FLN/ALN affichait ouvertement leur refus de recruter des femmes. En 1958, le conseil régional de la Wilaya 2 écrivait la directive suivante :

Nous rappelons encore une fois qu’il est interdit d’enrôler les femmes dans les centres, quels que soient les résultats et les avantages. Nous vous informons de même qu’il est formellement interdit à toutes les femmes de rejoindre nos rangs ; si elles rejoignent nos rangs, elles doivent être refoulées à leur destination d’origine, même si l’ennemi les appréhende. Ceux qui accompagnent ces femmes doivent être punis par la peine capitale.10

Ceci était également le cas dans la wilaya 5, où le capitaine de la zone prénommé Si Allal écrivait :

Je vous rappelle une dernière fois qu’il est interdit de recruter des djoundiates et des infirmières sans autorisation dans la zone. Dans l’Algérie indépendante, la liberté de la femme musulmane s’arrête au seuil de sa porte. La femme ne sera jamais l’égale de l’homme.

En outre, les femmes combattantes ont été victimes de discrimination au sein du FLN/ALN en raison de leur pureté sexuelle. En effet, dans certaines zones régionales, telles que la Wilaya 3, la vérification de la virginité était une condition préalable au recrutement des moudjahidate. C’était un test que chaque combattante devait passer. Comme l’écrit l’historien Gilbert Meynier : “l’ALN remplace donc le père dans la gestion du ‘bon sexe’.”11

Est-il aussi nécessaire de rappeler qu’aucune femme n’a jamais atteint un poste de commandement au sein du FLN/ALN au cours de la lutte pour l’indépendance. De plus, dans les procédures de sélection, a qualification égales, les hommes étaient systématiquement choisis.12 Pour ne citer qu’un exemple, lorsque Nafisa Hamoud, médecin qui a rejoint le maquis, a demandé d’être chef du département de santé de la wilaya 3, le FLN/ALN a refusé sa demande et a choisi un collègue masculin, Mustapha Laliam. On peut multiplier les exemples ici qui confirment que l’inégalité des sexes était la règle.

En outre, les femmes ne représentaient que 3 pour cent de l’effectif total des moudjahidine. La participation des femmes en tant que combattants dans la guerre d’indépendance a été minime, approximativement 2 pour cent du total des femmes qui ont pris part à la guerre. La majorité des combattantes 82 pour cent étaient mussabilet, des femmes qui, en plus d’accueillir les moudjahidine, lavaient et raccommodaient leurs vêtements.13 Plus rarement, les mussabilet recueillaient des fonds, des médicaments, et des armes, tandis que celles qui étaient qualifiées pouvaient devenir secrétaires ou infirmières.

Malgré cela, la guerre d’indépendance a ouvert de nouveaux horizons pour les femmes algériennes, ne serait-ce qu’en remettant en cause les relations de genre. L’Algérie était une société dominée par les hommes où les femmes étaient « emmurées» dans un «système mythico-patriarcale »14 et où la ségrégation entre les sexes était stricte. La guerre, en dépit de sa laideur, a permis aux femmes d’étendre leurs rôles professionnels en dehors de leurs foyers. Le FLN/ALN a cependant tenté de limiter ces tâches afin de ne pas perturber l’ordre social dans l’avenir.

Après la déclaration d’indépendance le 5 Juillet 1962, l’agenda purement instrumental du FLN/ALN était clair. Une fois au pouvoir, le FLN va une fois de plus ajuster les représentations des femmes afin de les adapter à la « société phallocentrique »15 et traditionnelle d’après indépendance. Les femmes vont être une fois de plus repoussées dans la sphère domestique. Malgré l’adoption de réformes sur l’éducation, le FLN va devenir de plus en plus conservateur et des lois très restrictives sur les droits des femmes vont être mises en place. Les lois sur le mariage, le divorce, les droits de succession, l’interdiction du contrôle des naissances, la polygamie, le harcèlement et la violence domestique sont autant de signes de la marginalisation des femmes dans l’Algérie postindépendance. Comme le résume si bien la militante Marie-Aimée Hélie-Lucas, “le socialisme, le nationalisme et la religion sont devenus les outils de l’élaboration d’une politique d’Etat anti-femmes.”16

De la ségrégation à l’intégration?

Après la fin de la guerre d’indépendance, le FLN a pris l’image de la fidaiya(femme qui a participé à l’action armée) pour symboliser l’égalité déjà acquise entre les sexes. Cependant, la réalité était toute autre : les femmes ont été marginalisées dans la construction du nouvel Etat et maintenues hors du processus de prise de décision. Dans l’Algérie postindépendance, la question des femmes était si secondaire qu’elle a rarement suscité le débat.

Un exemple significatif de cette exclusion est la représentation des femmes au sein des assemblées constituantes. Dans la première assemblée, formée en 1962, il n’y avait que dix femmes sur 196 membres, ou 5,1 pour cent du total. Dans la seconde assemblée, créé en 1964 et réduite à 138 membres, le nombre de femmes a chuté à deux, ou 1,4 pour cent. Les femmes représentaient seulement 3 pour cent dans l’assemblée de 1977, 1,4 pour cent en 1982 et 2,9 pour cent en 1987. Notons également que le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA), organe responsable de la gestion du FLN, été exclusivement formé par des hommes.

De manière similaire, les femmes ont été marginalisées au sein de l’armée. En effet, toutes celles qui ont participé à la guerre de libération n’ont pas eu droit au même traitement que leurs homologues masculins. Ainsi, nombreux sont les hommes qui ont été honorés du titre d’« ancien moudjahid » alors même que certains n’avaient jamais pris part à l’effort de guerre.17 Les femmes, quant à elles, n’ont pas eu droit aux mêmes avantages que les hommes (pensions, priorité à l’emploi et à la formation, prêts, logements, terrains…etc.).18 Enfin, comme le montre le fichier national des anciens moudjahidine, les grades n’existent que pour les hommes. Aucune justification n’a été donnée pour cette politique discriminatoire.19

Bien que la conversion de l’ALN en armée régulière, rebaptisée l’Armée Nationale Populaire (ANP), se soit effectuée en 1962, le haut commandement n’a pris aucune disposition pour le recrutement des femmes. Toutefois, elles avaient le droit de travailler comme employées civiles à des postes administratifs et de secrétariat.

Il faudra attendre le 5 Janvier 1978, suite à un décret promulgué par Houari Boumediene, pour que les femmes aient finalement le droit d’intégrer les rangs de l’ANP en tant qu’officiers ou sous-officiers contractuels. Elles furent exclues de la catégorie d’homme de rang « en vertu du fait que la spécificité de la femme n’est pas adaptée à la nature du travail de cette catégorie ».20

Il y a sans nul doute un point de vue conservateur ici qui sous-estime clairement la capacité des femmes et leur efficacité opérationnelle à effectuer des tâches perçues comme « naturelles » pour les hommes. Cette exclusion a moins à voir avec une exigence objective qu’avec une construction sociale des rôles de genre et ce qui est considéré comme étant un travail adapté aux femmes.21

Le recrutement des femmes au sein de l’armée fut bref. En effet, en 1986, le recrutement fut suspendu pendant près de 15 ans. Selon les témoignages recueillis auprès de retraités de l’ANP, la suspension serait liée à un problème de profit. En effet, la politique de recrutement des femmes a nécessité un investissement important (emménagement des baraques des femmes, développement du capital humain, couverture des dépenses liées à la rotation du personnel pour les congés de maternité…etc.). La croissance spectaculaire du nombre de femmes au sein de l’ANP après 1978 a eu des conséquences directes sur la gestion du personnel. Le commandement de l’armée a constaté que la plupart des femmes quittaient l’ANP pour se consacrer à une vie familiale ou afin de travailler dans le secteur privé, où la conversion des compétences acquises au sein de l’armée était aisée.

Force est de constater néanmoins que les portes de la « maison des hommes » se sont finalement ouvertes aux femmes. L’ANP a fait des progrès notables en matière de recrutement du personnel militaire féminin et de la reconnaissance de ses droits. Depuis 1978, le nombre des femmes dans les rangs de l’armée a certes augmenté mais leur rôle ne s’est pas diversifié.

Sur le chemin de l’égalité?

Il y a une évolution certaine dans la politique de recrutement de l’armée algérienne comme le prouve le nombre croissant de femmes au sein de l’ANP et leur admission dans davantage de branches des forces armées. Cependant, le chemin qu’elles doivent parcourir pour arriver à l’égalité avec leurs homologues masculins reste long, comme l’attestent leur concentration dans des postes subalternes et leur exclusion des unités de combat.

En mai 2001, l’ANP a décidé de la réouverture du recrutement aux femmes dans des spécialités et des domaines bien déterminés (administration générale, santé, services sociaux, domaine technologique, conception et fabrication militaires, maintenance, enseignement …etc.). La politique de recrutement des femmes va connaitre un tournant décisif le 28 février 2006, lorsque l’ANP introduit l’ordonnance 06-02, relative au statut général des personnels militaires, garantissant l’égalité hommes-femmes au sein de ses rangs.22 Cette initiative remarquable a été accompagnée par un discours sur la modernité:

En réponse aux préoccupations présentes des personnels militaires et afin d’être en phase avec les exigences de modernisation de nos forces armées, l’ordonnance n° 06-02, en date du 28 février 2006, relative au statut général des personnels militaires, a été promulguée. […]. Parmi les nouveautés introduites par ce texte la garantie de l’égalité hommes-femmes au sein de l’ANP, en considération du fait que la femme est un élément actif qui apporte sa pleine contribution au processus de modernisation et de développement de l’ANP.23

La revue officielle de l’armée, El Djeich, a présenté l’ordonnance comme « un nouveau statut [qui] consacre le principe d’égalité entre les deux sexes dans le recrutement, la formation et la promotion dans les grades, dans les droits et devoirs ».24 L’ordonnance a également souligné l’importance de la participation des femmes dans l’armée comme étant « au cœur de la modernisation ».25

Des mesures pratiques ont été prises pour l’application de la nouvelle loi et afin de soutenir la participation des femmes dans l’armée. Les « spécificités » de la femme militaire – en rapport avec sa situation familiale et sociale ainsi que les conditions relatives à sa mutation ou à la durée de son service – ont été prises en compte. À cet égard, l’article 20 stipule que « les personnels officiers de sexe féminin peuvent bénéficier, sur leur demande, à partir du grade de lieutenant-colonel, d’une réduction de trois ans au titre de la limite d’âge dans le grade ou la durée de service.». L’article 89, accorde aux militaires de carrière ou contractuel de sexe féminin une mise en disponibilité prolongée en cas d’accident, de maladie grave, de décès ou pour élever un enfant de moins de trois ans ou atteint d’une infirmité exigeant des soins continus, ou encore pour suivre un conjoint pour des raisons professionnelles. L’ordonnance dispense les femmes officiers de certaines obligations telles que les gardes de nuit.

Aujourd’hui, les femmes sont admises à l’école des cadets où elles représentaient en 2013, près de 18 pour cent des effectifs. Elles sont aussi admises à Ecole Supérieure de la Gendarmerie Nationale (ESGN), à l’Ecole Supérieure de l’Administration Militaire (ESAM), à l’Ecole Spéciale Militaire (ESM), à l’Ecole Nationale de Santé militaire (ENSM) et à l’Etablissement Régional de Maintenance du Matériel des Transmissions (ERM). Enfin, en 2013, l’Ecole navale a accueilli pour la première fois de son histoire des femmes officiers (EOC) qui étaient 29 sur 92, ce qui représente 31,5 pour cent du total des effectifs.26

Bien que l’ordonnance 06-02 illustre un certain progrès dans les politiques de recrutement de l’ALN, elle relève plus du coup médiatique. En effet, l’ordonnance a accordé l’égalité aux femmes en termes de recrutement, de formation, de promotion mais les femmes restent exclues de l’artillerie, de l’infanterie, et de toutes les branches de blindés ainsi que des unités de combat de l’armée de l’air. Ajoutons à cela le fait que les femmes n’endurent pas le même entrainement que leurs homologues masculins. En effet, selon les enquêtés, y compris d’anciens responsables au sein de l’ANP, cette exclusion ne fait l’objet d’aucune codification et ce afin d’éviter de ternir l’image de l’armée qui se veut un employeur moderniste et ouvert à tous les segments de la société qu’il représente.

UNE INTÉGRATION INCOMPLÈTE

L’ANP a mis en place une politique en faveur du recrutement des femmes et de leur égalité avec leurs homologues masculins. Les femmes sont, de ce fait, plus présentes au sein de l’armée que par le passé. En effet, leur nombre a été multiplié par 30 entre 1978 et 2008.27 Cependant, les femmes ne sont pas pour autant complétement intégrées, ni complètement exclues.28 Cette situation ambiguë a laissé leur intégration incomplète. Ceci est principalement dû à la manière dont elles sont représentées par l’ANP, à la division traditionnelle et sexuée du travail, ainsi qu’à la prévalence d’un paternalisme protecteur et d’un sexisme bienveillant envers elles. Ces trois obstacles renforcent symboliquement le statut et la condition des femmes comme des « […] êtres liminaires, c’est-à-dire de personnages spéciaux auxquels il n’est pas possible d’assigner une identité et une position reconnue et valorisée au sein de l’institution ».29 

La représentation des femmes dans l’armée

L’analyse de la revue officielle de l’armée permet de révéler les représentations que l’institution militaire se fait de la femme militaire et comment l’armée construit-elle le rôle des genres. La revue est aussi un bon moyen d’analyser l’image que l’armée veut renvoyer à ses citoyens ou comment utilise-elle les images de femmes militaires afin de se donner de la crédibilité dans sa prétention d’être une plate-forme ouverte à toutes et à tous, impartiale, progressiste, voire un acteur essentiel de l’émancipation des femmes.

Bien que des efforts certains ont été effectués par l’ANP pour offrir aux femmes les mêmes chances que leurs homologues masculins, l’institution renforce les inégalités femmes-hommes à travers une représentation stéréotypée et hyper-sexualisée. Les femmes sont constamment représentées dans des postes non combattant et sont exclues du champ et de l’imagerie de combat. Ce continuel effort d’éluder toute association entre femme et guerre, ne fait que renforcer la division sexuée et traditionnelle du travail et l’association entre virilité, masculinité et guerre. L’armée établit une ligne de démarcation claire entre masculin et féminin, en conservant son caractère essentiellement viril et martiale.

La revue El Djeich fut lancée en 1961 sous la forme d’un bulletin d’information en langue française distribué à toutes les unités de l’ALN. En Juillet 1963, le bulletin est devenu une revue portant le même titre, imprimé et distribué par l’Etablissement des Publications Militaires (EPM). La première version en langue arabe sera publiée en 1964. El Djeich contient des rapports sur les centres de formation de l’armée et sur ses écoles et ses académies. La revue couvre également les activités organisées par l’armée, et les études et les dossiers traitant de questions de sécurité et de défense. Avec un tirage de 65.000 exemplaires, la revue – rédigée par le personnel militaire – est principalement mais pas exclusivement à usage interne.

J’ai analysé un corpus de 40 numéros de 2011 à 2014, avec des décalages entre les numéros en raison d’une collection online incomplète.30 Ceci est une approche interprétative31 du texte dans une démarche sémiotique. J’examine ce qui a été dit au sujet des femmes et de quelle façon cela a été dit. Est-ce que, par exemple, le genre est toujours mentionné dans le texte ? Quel type de langage est utilisé pour décrire les femmes, est-il différent de celui utilisé pour décrire les hommes…etc.?

L’analyse a également englobé un examen minutieux de l’imagerie de la revue et une évaluation de ses implications en termes de genre. La photographie est un bon moyen de façonner le récit que l’ANP veut transmettre en interne et en externe. Une attention particulière à l’apparition des individus (hommes et femmes), choix des vêtements, utilisation du maquillage, attitudes et postures (combative, cérémoniale, médicale, technique).32 Les rôles assignés (passifs ou actifs) ont également été étudiés car la passivité peut être associée à des rôles féminisant alors que les rôles physiques sont perçus comme plus militaire et martial.33

Il y a une évolution quantitative certaine dans la représentation des femmes. Les numéros les plus récents contiennent davantage de photographies illustrant des femmes que les anciens numéros datant de 2011 dans lesquels les femmes étaient quasi-absentes.

Cependant, les représentations d’hommes dominent la revue en dépit des références rhétoriques aux femmes dans le texte. En effet, il y a deux photographies de femmes toutes les 100 pages. Il y a également une nette différence entre les images représentant les femmes et celles représentant les hommes. Les photographies montrant des femmes sont plus petites que celles des hommes, elles n’ont pas le même focus visuel et apparaissent souvent en bas de page. Dans la majorité des cas, les femmes sont représentées avec des hommes à leur côté qui les instruisent ou les guident.

En outre, les femmes apparaissent fréquemment dans des rôles passifs mais techniques, on les voit par exemple assises derrière un écran ou utilisant un ordinateur. Elles sont également souvent représentées dans des activités de loisirs en plein air ou dans un cadre civil, comme lors de la journée nationale de la sécurité routière, où on peut les voir enseigner le code de la route à des enfants. Les femmes sont souvent présentées dans ce qui est considéré traditionnellement comme étant des postes « féminins », comme les soins infirmiers, qui « correspondent à leurs dispositions naturelles», pour citer El Djeich.34 En outre, elles sont en permanence féminisées au point qu’il est assez difficile de trouver une image de femme sans maquillage (même si ce dernier reste léger), tandis que les hommes sont souvent présentés avec du maquillage de camouflage militaire et de la boue souillant leurs visages et leurs treillis.

Le nombre de femmes au sein de l’ANP a augmenté et la revue officielle El Djeich sert probablement à élargir la définition de la féminité militaire.35Ainsi, les femmes se voient attribuer des qualités qui sont traditionnellement associées aux hommes comme le courage, la capacité de surmonter les épreuves, la détermination, l’endurance, l’indépendance, le sang-froid et le désir de se prouver à soi-même.36 Le lieutenant-colonel Soraya El Aissaoui explique que les femmes militaires doivent « prouver leur compétences et leur aptitude au sein de l’institution militaire. […] redoubler d’efforts afin de gagner la reconnaissance et d’accéder au plus haut rang ».37  De même, le capitaine Leila Hassane qui explique que la femme au sein de l’ANP doit « mettre en avant ses aptitudes et prouver ses capacités à assumer les responsabilités et à relever les défis en travaillant dans la discipline et la persévérance ».38 

Dans la construction discursive de l’ANP, il y a une référence textuelle systématique au genre des femmes, alors qu’il n’y a aucune référence lorsqu’il s’agit des hommes. Comme l’explique Badaro, dans son application quotidienne, ce type de référence tend à renforcer l’état naturel du soldat masculin tout en soulignant le caractère artificiel de la femme militaire.39 Cela montre aussi que l’institution reste gouvernée par un état d’esprit masculin.

Les photographies et les références aux femmes militaires apparaissent souvent à la fin de la revue, dans la section sportive. Ainsi le discours se veut égalitariste avec des femmes présentées comme des combattantes redoutables. Il y a une intention de normaliser la participation des femmes dans l’institution militaire. Comme le général Mohamed Koriche le déclarait à El Djeich :<

[…] les femmes militaires jouissent des mêmes droits et ont les mêmes devoirs que leurs homologues hommes […] elles peuvent accéder à tous les grades de la hiérarchie et occuper toutes les fonctions inhérentes à leur profil.40

Ce type d’images et de commentaires réitèrent la posture progressiste de l’ANP en termes d’égalité des sexes et des chances. La marginalisation est certes subtile, mais elle est présente, « l’apparence de normalité encourage la complaisance ; la complaisance permet la continuité de la subordination des sexes ».41  Les femmes sont photographiées dans des sports spécifiques tels le judo, le karaté et les jeux d’échecs, mais il y a peu de références ou d’images à elles faisant du parachutisme, de l’équitation, ou du tir au fusil. La militarisation des femmes, dans la revue officielle de l’ANP, est partielle, car les femmes sont rarement, voir jamais associées à l’imagerie de combat.

Il y a pourtant une exception à ce type de représentations. Dans un numéro spécial datant d’avril 2013 et consacré à la journée mondiale de la femme,42on peut voir une photographie d’une jeune femme en treillis militaires brandissant un lance-roquettes. Deux autres photos montrent des femmes avec ce qui semble être une mitrailleuse légère Vickers-Berthier. Le récit principal de ces trois images rares est celui selon lequel les femmes sont en mesure de combattre au sein de l’ANP. Elles peuvent utiliser des armes telles que des lance-roquettes et elles disposent de compétences particulières comme leurs homologues masculins.

Les représentations des femmes militaires dans la revue officielle de l’ANP servent deux objectifs contradictoires : à la fois, normaliser la participation des femmes dans une institution « hyper-virile »43 et l’oblitérer. En effet, d’une part l’armée incorpore quelques images de femmes dans sa revue, en essayant de rendre l’idée selon laquelle les femmes ont un rôle à jouer, plus concevable aux autres femmes, leurs parents, leurs communautés mais surtout, au personnel de sexe masculin. D’autre part, l’armée maintient la présence des femmes dans la revue marginale et contradictoire, afin de ne pas remettre en cause l’image de masculinité et de virilité au sein de l’institution.

Une division sexuée et traditionnelle du travail

Il est difficile de trouver des femmes haut gradées au sein de l’ANP. Néanmoins, si l’on tient compte du taux d’activité féminine à l’échelle nationale, qui avoisine les 18 pour cent, les cinq femmes générales dans l’armée sont une belle première. L’ANP a franchi une étape majeure en nommant cinq femmes au poste de général et en mettant en place une politique d’égalité hommes-femmes. Pourtant, les femmes ne sont ni pleinement intégrées ni complétement rejetées. Elles souffrent d’une sorte d’inclusion/exclusion44 au sein de l’armée nationale. Les femmes militaires souffrent d’une division sexuée et traditionnelle du travail. Celle-ci est basée sur deux principes d’organisation: la séparation, qui assigne des tâches distinctes aux hommes et aux femmes, l’homme est dans la sphère productive alors que la femme est dans la sphère reproductive; et la hiérarchie, ce qui signifie que le travail d’un homme vaut plus que celui d’une femme.45

Les entrevues menées auprès d’anciens officiers de l’ANP, ont confirmé cette division traditionnelle et sexuée du travail. En effet, la plupart des femmes se concentrent dans ce qui est traditionnellement perçu comme des emplois « appropriés aux femmes», tels que le travail au standard téléphonique, à la cartographie, à la traduction ou encore à la saisie. L’analyse de la revue officielle a également confirmé cette tendance : le domaine de l’information et la communication emploie 51 pour cent de femmes civiles assimilées.46 Elles représentent 17 pour cent de l’effectif total des personnels de la santé militaire dont 6 pour cent sont des militaires. Une majorité de femmes occupent des rôles dans l’éducation tels que monitrices, chercheuses ou scientifiques.

Cette tendance au sein de l’ANP reflète la tendance nationale où les femmes ne représentent qu’une faible proportion de la population active. En effet, sur les 10.788.000 personnes employées en Algérie en 2014, 1.926.000 étaient des femmes, ce qui ne représente que 18 pour cent47 de la population active alors même que la population féminine est de 49,7 pour cent. Ainsi, malgré l’accès des femmes au marché du travail – avec un taux d’éducation à 92 pour cent pour les deux sexes et un taux de 80 pour cent d’alphabétisation chez les femmes –  les femmes restent surreprésentées dans les emplois les moins prestigieux et continuent à travailler dans des secteurs traditionnellement perçus comme féminins.48 Les femmes sont, par exemple, très présentes dans le milieu de la santé : en 2013, plus de 50 pour cent des professeurs assistants médicaux étaient des femmes et 48 pour cent des employés du secteur paramédical étaient également de sexe féminin.49 Une proportion élevée de femmes travaillent dans l’éducation : elles représentaient en 2011, 74,3 pour cent dans le préscolaire, 54,9 pour cent dans le primaire et 39,2 pour cent dans l’enseignement supérieur.50 En 2014, elles représentaient 67,9 pour cent des employés de la radio nationale.51

L’accès des femmes au processus de prise de décision est inconséquent : elles ne représentent que 11,4 pour cent dans la haute fonction publique (ministère, secrétariat général, ambassade, gouvernement central, organismes publics et autorités locales). Elles ne sont que 24 pour cent à la cour suprême52 et il n’y a qu’un seul procureur général de sexe féminin en Algérie et ce depuis seulement 2014.

Selon d’anciens responsables militaires interrogés dans le cadre de cette publication, la majorité des femmes militaires algériennes occupent des emplois dits « féminins »: elles sont infirmières, médecins, enseignantes, traductrices, cartographes, et ainsi de suite.

Les données sur le nombre de hauts gradés de sexe féminin au sein de l’ANP ne sont pas disponibles. Il est Cependant révélateur que le jour de la nomination de Fatma-Zohra Arjoun au grade de général, 51 hommes ont été également promus à ce même grade. Bien sûr, la disparité homme-femme peut être expliquée par le retard des femmes à intégrer l’armée, ce qui a obligatoirement retardé la durée requise pour de telles promotions. Cela étant s’il y avait davantage de femmes au sein de l’ANP, ça se saurait puisque l’ANP est plutôt favorable à la médiatisation de ce type de promotion.

Un autre exemple de l’intégration limitée des femmes dans l’armée est leur exclusion des branches de l’infanterie, des blindés, de l’artillerie prévue pour le combat terrestre direct. Cette exclusion s’applique également aux unités de combat de l’armée de l’air. Les différences physiques restent la justification la plus évoquée par nos enquêtés.

Entre paternalisme protecteur et sexisme bienveillant

Le paternalisme protecteur

L’interdiction de combat pour les femmes militaires de l’ANP, reflète une attitude paternaliste à leur égard. Ce ban empêche leur pleine intégration au sein de l’armée. En effet, ce paternalisme prive les femmes de recevoir le même traitement que leurs homologues masculins et compromet du même coup, leur formation ainsi que leur accession à des postes plus prestigieux, pour lesquels l’expérience du combat est la clé.

Il y a une idée reçue chez certains militaires masculins selon laquelle les femmes ont une « nature délicate » comme l’explique un officier retraité de l’ANP.53 Un autre m’expliquera que « les femmes ont besoins d’être protégées à cause de leurs dispositions naturelles à avoir des enfants ».54L’image des femmes qui prévaut est celle de la mère et de la génitrice. Cette attitude est ce que les psychologues Peter Glick et Susan Fiske ont appelé le «paternalisme protecteur [qui] est l’aspect bienveillant de l’idéologie paternaliste, qui stipule qu’en raison de leur plus grande autorité, de leur puissance et de leur force physique, les hommes devraient servir de protecteurs aux femmes ».55

Dans l’ANP, les nouvelles recrues de sexe féminin accomplissent pendant plusieurs mois, la même formation de base que les recrues de sexe masculin et ce, sans être commandées par des instructrices. Au cours de cette formation, les recrues étudient la discipline et les normes militaires ainsi que l’éthique. Le reste de la formation est technique, selon la spécialité de tout un chacun.

Les femmes effectuent également des exercices physiques sur le terrain, mais elles peuvent choisir de ne pas en effectuer certains. Il n’y a pas de réglementation explicite régissant cette ségrégation sur le terrain et ce, sans aucun doute, afin de ne pas ternir l’image de marque de l’ANP qui se veut égalitariste et progressiste. Il est cependant certain, selon les dires de mes enquêtés qu’il existe des dispositions spéciales pour les femmes militaires :

Si une femme militaire veut faire les mêmes exercices que ceux de son camarade masculin, elle peut le faire, mais seulement si elle le veut . . . mais c’est inutile . . . parce qu’elle n’en aura pas besoin. Ça dépend aussi de la personnalité de l’instructeur. S’il considère que les femmes sont les égales des hommes, il va lui demander d’effectuer l’exercice exactement comme les hommes […] mais il ne peut en aucun cas l’y obliger. Les femmes ont le droit de refuser de participer à un exercice parce que ce sont des femmes. Un homme en revanche ne peut avoir aucune excuse.56

Cette semi-ségrégation est justifiée par la nature « fragile » des femmes vues comme étant physiquement moins robustes que les hommes, et de ce fait incapables d’effectuer le même entrainement. Cette différence physique supposée constituerait un danger pour les femmes pour qui il serait risqué de tirer avec des armes lourdes, de lancer des grenades ou encore d’effectuer des exercices comme « la table irlandaise » [exercice consistant à sauter un muret de 2m de haut] ou les poutres horizontales. Un ancien lieutenant-colonel m’expliquait :

Il ne faut pas se le cacher, nous ne sommes pas faits de la même étoffe, et c’est mère nature qui en a décidé ainsi  […] mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’égalité. Il y a une égalité totale dans l’institution militaire, mais les femmes doivent être protégées, donc l’institution les protège!57

Un autre lieutenant-colonel à la retraite m’explique :

Les femmes ne vont pas au combat. C’est bien connu mais pas écrit parce que ça fait de la mauvaise pub  [. . .] elles ne participent pas aux missions de combat et donc il est inutile de leur faire faire des exercices qui ne leur serviront jamais. Pourquoi alors, prendre le risque qu’une femme se casse la jambe ou le bras lors d’un exercice qu’elle ne va jamais effectuer sur le terrain ? Il faut être raisonnable, cela n’a rien à voir avec l’égalité homme-femme. Nous sommes tous égaux au sein de l’institution58.

Ainsi, l’égalité pour ces militaires réside dans le fait que les femmes aient été acceptées au sein de l’armée, qu’ils considèrent comme un « sanctuaire d’hommes ». Leur égalité est reconnue tout autant que leurs limites inhérentes à leur « nature ». Il y a une réitération incessante de l’égalité entre les deux sexes mais derrière cette affirmation soutenue d’égalitarisme, il y a un sexisme moderne plus subtil que sa variante traditionnelle car il nie l’existence de la discrimination contre les femmes et rationalise le patriarcat et la division traditionnelle du travail.59

En ce qui concerne l’exonération des femmes du travail de nuit (à l’exception du personnel médical), un ancien commandant expliquait :

institution ne permet pas aux femmes de travailler la nuit, sauf les infirmières et les  médecins. Ceci est tout à fait normal car le soir une femme devrait être dans son foyer […] Elle est une femme, une épouse, peut-être une mère, et a des responsabilités familiales. […] Ainsi vous ne pouvez pas lui demander d’abandonner sa famille.60

Il y a un paradoxe certain dans la perception que l’institution militaire a des femmes militaires. D’une part, le personnel militaire féminin est requis et tenu d’accomplir son travail aussi bien que le personnel masculin, et d’autre part, les femmes n’ont pas la même formation en raison de leur «nature délicate».61 Ainsi les  femmes militaires sont fortes et courageuses, mais restent les aides de leurs collègues masculins. Elles sont capables d’utiliser des armes légères mais inaptes à jeter des grenades car c’est « trop dangereux » et c’est un « travail d’homme ».62 Enfin, elles sont robustes mais maternelles, soldates mais innocentes.

Le sexisme bienveillant

Un autre prétexte qui entrave la pleine intégration des femmes dans l’armée est la vie familiale et la maternité. En Algérie, comme dans de nombreux pays arabes, les femmes sont intrinsèquement liées aux valeurs familiales. Comme un enquêté le résume bien : « Même dans l’armée, une femme reste une femme […] elle est une mère avant tout. ».63 Cette attitude conservatrice envers les femmes est un parfait exemple de ce que Glick et Fiske nomment le sexisme bienveillant, qui repose sur une justification subtile et complaisante de la domination masculine. Le sexisme bienveillant englobe une attitude subjective envers les femmes en les enfermant dans des rôles traditionnels et sexués et en appelant à un paternalisme protecteur envers elles.64

Les personnes interrogées dans le cadre de cette enquête, soutiennent unanimement l’idée selon laquelle la vie familiale est un frein à la carrière militaire des femmes et ce, malgré la souplesse des normes juridiques les concernant. Plus les responsabilités familiales des femmes augmentent, plus leur nombre décroit au sein de la hiérarchie militaire. Concilier vie familiale et carrière militaire semble possible mais reste difficile à accomplir, notamment dans certaines spécialités comme l’armée de l’air. Un lieutenant-colonel à la retraite nous expliquait :

Lorsque les femmes sont jeunes et célibataires, elles se sentent capables de concilier les deux. Mais une fois mariées et avec des gosses, les choses changent. Imaginez une femme pilote qui a passé neuf mois en dehors du cockpit d’un avion, plus un minimum de six mois en congé maternité, peut-être même plus car elles ont le droit à un congé prolongé […] nous voici à près d’un an sans pilotage, et ceci peut être fatal pour une carrière de pilote.65

Le retour des femmes au travail après un congé maternité est aussi difficile. En effet, elles sont souvent soupçonnées de « ne plus être les mêmes » et « de ne plus être en mesure de se concentrer sur leurs tâches professionnelles ».66 Un lieutenant-colonel à la retraire nous expliquait la chose suivante :

C’est normal. Quand une femme donne naissance, elle change. Elle est différente. C’est ainsi. C’est mère nature qui en a décidé ainsi. Et souvent quand [les femmes] ont des enfants, même un seul enfant, elles ne sont plus les mêmes.67

Tous les enquêtés ont soutenu l’idée selon laquelle les responsabilités familiales entament inévitablement la motivation des femmes. Un ancien commandant déclarait :

Nous avions une femme qui était en formation pour devenir pilote. Elle était brillante. Mais une fois qu’elle a décidé de se marier et d’avoir un enfant, les choses ont changé. Elle ne pouvait plus piloter pendant sa grossesse, car c’était trop dangereux […] Donc, après la grossesse et le congé maternité, elle est revenue. Cependant, au bout de cinq mois, elle ne pouvait plus piloter parce qu’elle était restée en dehors du cockpit pendant trop longtemps. Elle a été placée dans une unité technique, mais le pilotage était fini pour elle. Elle a fini par démissionner car trop frustrée par la décision de sa réaffectation.68

Les données sur la durée de service des femmes militaires au sein de l’ANP ne sont pas disponibles. Cela étant, d’après les entrevues effectuées auprès d’anciens militaires, les femmes ont généralement tendance à quitter l’armée prématurément. Leur départ est souvent justifié par des raisons personnelles. Selon nos enquêtés, elles seraient nombreuses à quitter les rangs de l’armée car leur travail est mal accepté par leurs époux qui n’acceptent pas qu’elles travaillent dans la « maison des hommes ». L’intégration des femmes dans l’armée reste à bien des égards menacée par les commérages, la jalousie du mari, et le mécontentement de certains pères, frères, ou même certaines mères.

Le départ des femmes de l’armée pour des raisons personnelles semble être fréquent malgré des normes juridiques codifiant leur départ :

L’armée ne peut pas les retenir […] ce sont des femmes. Si une femme veut prendre soin de ses enfants et veut interrompre sa carrière malgré son accord avec l’institution, elle peut le faire. Même dans l’armée, une femme reste une femme. Nous ne pouvons pas mettre en péril son mariage ou sa vie de famille parce que nous voulons la garder. Donc on la laisse partir malgré l’investissement du temps, de l’énergie et de l’argent pour sa formation. Une femme reste une femme et une mère avant tout. Il faut garder cela en tête.69

En bref, la guerre semble être aussi masculine que la maternité est féminine.70

CONCLUSION

Les femmes algériennes ont parcouru un long chemin au sein de l’armée de la périphérie vers le centre71 et les efforts que l’ANP a effectués en matière de recrutement et de reconnaissance de leurs droits doivent être reconnus. Malgré des chiffres montrant une division traditionnelle et sexuée du travail, le recrutement des femmes dans l’armée reste un bel accomplissement et une étape positive en comparaison avec la situation précédente.

Cependant, il semble que l’intégration des femmes dans l’armée algérienne soit inachevée et ce en raison de trois facteurs :

Tout d’abord, la représentation des femmes militaires dans la revue officielle de l’ANP est marginale et contradictoire. Leur représentation est surtout faite de manière à ne pas menacer l’image de masculinité de l’armée. Cette dernière devrait œuvrer à une représentation des femmes qui les montre comme des soldates avant tout au lieu de réaffirmer constamment leur féminité.

Ensuite, la division sexuée et traditionnelle du travail ne fait que réaffirmer l’hyper-masculinité de l’institution militaire, sanctuaire des hommes. Cette division représente un véritable obstacle à la pleine intégration des femmes dans l’ANP. L’armée devrait œuvrer à l’élargissement du champ d’activité des femmes et cesser de les nommer à des postes stéréotypés. Une meilleure intégration des femmes pourrait contribuer au développement d’une culture militaire différente, car les femmes peuvent être en mesure d’aider à remodeler les relations civilo-militaires en réduisant la distance entre la société et l’armée.

Enfin, en refusant l’accès des femmes aux postes de combat, l’ANP est en contradiction avec sa propre politique en matière d’égalité homme-femme. En effet, cette exclusion bloque l’ascension des femmes aux postes de prestige et de pouvoir. Même si l’Algérie n’est pas en guerre, le pays est dans une lutte active contre le terrorisme, en particulier dans la région du Sahel, où la situation est fragilisée par les crises qui secouent les pays voisins notamment la Tunisie, la Libye et le Mali.

Les femmes devraient avoir accès aux unités de combat dans les forces terrestres et aériennes. Cela devrait être affirmé comme un principe général et matérialisé par une formation adéquate et appropriée pour les femmes afin d’assurer une préparation effective une fois sur le terrain des opérations. La pleine intégration des femmes dans les unités de combat pourrait leur permettre de jouer un rôle important dans les opérations de lutte contre le terrorisme et de contribuer ainsi pleinement, au même titre que leurs homologues masculins à la protection du pays, mission première de l’ANP.

Les évaluations doivent être rigoureusement standardisées pour les femmes afin d’assurer leur aptitude à accomplir les tâches assignées. Le commandement de l’armée devrait également envisager de réévaluer l’équipement militaire et de l’adapter à la morphologie des femmes. En outre, des efforts restent à faire afin de changer les mentalités : le commandement de l’armée pourrait, par exemple, organiser des ateliers pour discuter de la contribution des femmes aux unités de combat. De même, des études devraient être menées pour fournir une meilleure compréhension des raisons des départs prématurés des femmes militaires et trouver ainsi les moyens adéquats pour favoriser leur longévité.

L’intégration des femmes dans l’armée ne signifie pas seulement intégrer plus de femmes. L’intégration veut dire faire en sorte que les préoccupations des hommes et des femmes deviennent partie intégrante de la conception, de la mise-en-ouvre, du suivi et de l’évaluation des politiques et des programmes dans toutes les sphères politiques, économiques et sociétales afin que les femmes et les hommes bénéficient d’avantages égaux et que l’inégalité ne puisse se perpétuer.72 En bref, pour combler le fossé entre le discours sur l’égalité homme-femme au sein de l’ANP et la réalité vécue par les femmes militaires, l’ANP doit commencer à considérer les femmes comme des soldats à part entière.

Enquête réalisée par DALIA GHANEM-YAZBECK et publiée précédemment par Carnegie Middle East Center basé à  Beyrouth.  

NOTES

1 Martin Van Creveld, “Women in the Military,” Journal of International Studies 2 (June 2000): 429–42.

2 Selon un rapport de l’OTAN paru en 2000, les femmes représentaient durant cette même année 11,4 pour cent au Canada, 8,5 pour cent en France, 9,6 pour cent en Hongrie, 8,1 pour cent au Royaume-Uni, et 14 pour cent aux États-Unis. “The Peacekeeping Challenge,” NATO Review, June 2001, www.nato.int/docu/review/2001/Peacekeeping-Challenge/Women-NATO-Forces-peacekeeping-operations/EN/index.htm.

3 “Conventions et accords internationaux – lois et décrets, arrêtés, décisions, avis, communications et annonces, JORA (1 Mars, 2006), www.joradp.dz/FTP/jo-francais/2006/F2006012.pdf.

4 Rachel Woodward and Patricia Winter, “Discourses of Gender in the Contemporary British Army,” Armed Forces and Society 30, no. 2 (Winter 2004): 283.

5 Laurel Richardson, “Narrative and Sociology,” Journal of Contemporary Ethnography 19, no. 1 (April 1990): 118.

6 “ANP : Histoire et mémoire du cinquantenaire,” hors-série, El Djeich, no. 3 (Avril 2013), www.mdn.dz/site_principal/sommaire/revue/images/EldjeichAvrHS2013Fr.pdf.

 Ibid., 11

8 Ibid., 24

9 Gilbert Meynier, “Les femmes dans l’ALN/FLN,” in Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Ed. Jean-Charles Jauffret (Paris: 2003), 308.

10 Ibid. 317.

11 Ibid. 314.

12 Djamila Amrane, Les femmes Algériennes dans la guerre (Paris : Éditions Plon, 1991), 254.

13 Ibid., 59.

14 Pierre Bourdieu, La domination masculine (Paris: Éditions du Seuil, 1998), 28.

15 Bourdieu, La domination masculine, 28.

16 Marie-Aimee Helie-Lucas, “Women, Nationalism, and Religion in the Algerian Liberation Struggle,” in Opening the Gates: An Anthology of Arab Feminist Writing, ed. Margot Badran and Miriam Cooke (Bloomington, IN: Indiana University Press, 2004), 104.

17 Selon plusieurs articles, il y aurait environ 20.000 « faux moudjahid » en Algérie. Lire Mehdi Benslimane, «Les anciens moudjahidine font leur beurre sur la guerre d’Algérie,” Rue 89, 11 Octobre 2011,http://rue89.nouvelobs.com/2011/10/11/les-anciens-moudjahidine-font-leur-beurre-sur-la-guerre-dalgerie-225487.

18 Ministère des moudjahidine, “El mouwatin”, dernière consultation le 30 septembre 2015, www.elmouwatin.dz/?Droits-du-Moudjahid-et-ses-ayants.

19 Meynier, “Les femmes dans l’ALN/FLN,” 309.

20 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3: 26.

21 Patricia Winter and Rachel Woodward, “Gendered Bodies, Personnel Policies and the Culture of the British Army,” full research report (Swindon, UK: Economic and Social Research Council, 2003).

22 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3: 26.

23 Ibid. 27.

24 Ibid.

25 Ibid. 23.

26El Djeich, no. 601 (August 2013).

27 “ANP : Histoire et mémoire du cinquantenaire,” hors-série, El Djeich, no. 3 (Avril 2013), p. 26.  www.mdn.dz/site_principal/sommaire/revue/images/EldjeichAvrHS2013Fr.pdf.

28  Robbins and Ben-Eliezer, “New Roles or ‘New Times’?” 314.

29 Máximo Badaró, “L’armée de terre Argentine à l’épreuve du genre,” Cahiers du genre 48, no. 1 (2010): p.71.

30 Il est utile de signaler que pendant mon enquête de terrain, j’ai essayé à plusieurs reprises d’obtenir les numéros manquant mais en vain. J’ai même effectué une visite à l’Etablissement des publications militaires à Belcourt. Le responsable n’a pas voulu me recevoir.

31 Melissa Brown, “‘A Woman in the Army Is Still a Woman’: Representations of Women in US Military Recruiting Advertisements for the All-Volunteer Force,” Journal of Women, Politics & Policy 33, no. 2 (2012): 151–75.

32 Ibid., 155.

33 Ibid.

34 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3: 16.

35 Brown, “A Woman in the Army Is Still a Woman,” 156.

36  Ibid.

37 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3: 34.

38 Ibid., 37.

39 Badaró, “L’armée de terre Argentine à l’épreuve du genre,” 71.

40 El Djeich, no. 598 (May 2013): 92.

41 Jean Boulègue, “‘Feminization’ and the French Military: An Anthropological Approach,”Armed Forces & Society 17, no. 3 (1991): 343–62.

42 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3.

43 Orna Sasson-Levy, “Genre et violence dans les paroles de soldates: Le cas d’Israël,” Critique internationale 60, no. 3 (2013): 71–88.

44 Robbins and Ben-Eliezer, “New Roles or ‘New Times’?” 314.

45 Kergoat, D. « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Hirata H, et al. (Dir), dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 35-44.

46 “ANP: Histoire et mémoire du cinquantenaire,” El Djeich, no. 3: 25.

47 Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme, L’égalité en marche: Femmes Algériennes en chiffres 2014 (Algiers: CiDDEF, 2014), 55.

48 Ibid., 24.

49 Ministre de la Solidarité Nationale, de la Famille et de la Condition de la Femme, Rapport national de la république Algérienne démocratique populaire, Beijing +20 (Algiers, 2013), 30, http://bit.ly/1WdgS2t.

50 Ibid., 17.

51 Ministre de la Solidarité Nationale, de la Famille et de la Condition de la Femme, Rapport national, 30.

52 Ibid., 75.

53 Interview de l’auteur avec un colonel retraité de l’ANP, Alger, 14 mai 2015.

54 Interview de l’auteur avec un commandant retraité, Alger, 14 mai 2015.

55 Peter Glick and Susan Fiske, “Hostile and Benevolent Sexism: Measuring Ambivalent Sexist Attitudes toward Women,” Psychology of Women Quarterly 21, no. 1 (1997): 121.

56 Interview de l’auteur avec un colonel retraité de l’ANP, Alger, 14 mai 2015.

57 Interview de l’auteur avec un lieutenant-colonel, Alger, 13 mai 2015.

58 Interview de l’auteur avec un lieutenant-colonel retraité, Alger, 12 mai 2015.

59 Glick and Fiske, “Hostile and Benevolent Sexism,” 121.

60 Interview de l’auteur avec un commandant retraité, Alger, 16 mai 2015.

61 Interview de l’auteur avec un colonel retraité, Alger, 14 mai 20145.

62 Interview de l’auteur avec un lieutenant-colonel, Alger, 12 mai 2015.

63 Entrevue de l’auteur avec un commandant à la retraite. Alger, 14 mai 2015.

64 Glick and Fiske, “Hostile and Benevolent Sexism,” 119–21.

65 Entrevue de l’auteur avec un lieutenant-colonel à la retraite, Alger, 12 mai 2015.

66 Ibid.

67 Entrevue de l’auteur avec un lieutenant-colonel, Alger, 13 mai 2015.

68 Entrevue de l’auteur avec un commandant retraité. Alger, 16 mai 2015.

69 Entrevue de l’auteur avec un colonel retraité, Alger, 14 mai 2015.

70 Jean Boulègue, “‘Feminization’ and the French Military,” 340.

71 Ibid.

72 United Nations Economic and Social Council, “Coordination of the Policies and Activities of the Specialized Agencies and Other Bodies of the United Nations System,” in Report of the Economic and Social Council for 1997 (New York: United Nations, 1997),www.un.org/womenwatch/osagi/pdf/ECOSOCAC1997.2.PDF.