En Algérie, que peut et que doit faire un psychologue lorsqu’il se retrouve face à des femmes victimes de violences conjugales ? Doit-il être directif et promulguer des conseils voire des consignes comme ont tendance à le lui demander les victimes ou bien doit-il s’en tenir à une écoute simplement bienveillante ? Dans cette enquête, Chérifa Bouatta, professeure à l’université de Béjaïa, nous exposent “trois cas cliniques” qui permettent non seulement de répondre à ces questions. 

Une première réponse s’impose : Le psychologue n’est guère habilité à saisir la justice ou une quelconque institution officielle au cas où il se trouverait face à une victime de violences physiques. Généralement, les femmes victimes de violences physiques qui souhaitent porter plainte se dirigent vers le médecin légiste qui se prononce sur l’état physique de la personne.

C’est là son rôle et c’est là sa mission. Le psychologue lui, n’est pas compétent pour examiner le corps, les atteintes physiques subies par une personne, il pourrait, par contre, se prononcer sur l’état psychique d’une personne ayant subi des violences physiques, identifier des traumatismes psychiques induits par ces violences, mais il n’est pas considéré comme un praticien pouvant saisir la justice.

Dès lors, il peut proposer une aide psychologique, des soins qui permettraient à la personne d’élaborer son traumatisme, de panser ses blessures, de prendre conscience que la situation qu’elle subit n’est pas une fatalité et qu’elle a la possibilité de s’en libérer, de s’opposer, de se défendre…Il peut aussi, de son propre chef, s’autoriser à saisir les instances concernées mais cela n’a pas forcément d’incidence particulière sur la situation qu’il dénonce. En
outre, et comme nous le verrons dans la suite du texte, les femmes victimes viennent le voir, parce qu’il peut garder leur secret. Pour être plus clair, je présenterai brièvement trois situations différentes où j’ai reçu des femmes victimes de violences physiques et psychiques. Comme c’est souvent le cas, l’agresseur est le mari dans deux cas et le fiancé dans le
troisième cas.

Premier cas

Mme D. vient me voir en avril 2003. Je reçois une femme grande, belle et très élégante. Elle m’apprend qu’elle a 35 ans et qu’elle a 2 enfants, elle est accompagnée par une amie et elle tient à ce que son amie entre avec elle dans le bureau de consultation. En fait, c’est son amie qui lui a conseillé de voir un psychologue.

Au cours de l’entretien, Mme D. me dit qu’elle s’est mariée par amour, elle a connu son mari avant le mariage, ils se sont fréquentés et ils ont décidé de se marier. Elle travaillait comme secrétaire avant le mariage mais après son mariage, elle décide d’arrêter de travailler.

Après son mariage, elle découvre la violence de son mari, ses colères, ses insultes. A la moindre occasion, il la bat, en fait tout est bon pour la battre. Le repas qui n’est pas prêt à l’heure, le désordre, mais aussi et surtout lorsqu’il a bu, qu’il rentre tard, qu’il crie et se met à lui donner des coups. Elle en sort le corps meurtri, plein de bleus et souvent incapable de se lever et obligée de garder le lit. Elle pensait que le temps, le fait d’avoir des enfants allait calmer son mari, le changer…Quand je la vois, elle a deux enfant et 7 ans de mariage.

Son mari n’a pas changé, il est toujours violent, elle est toujours battue et s’empêche de crier de peur de réveiller les enfants, par crainte de « leur faire peur », de « les choquer », dit-elle. Au début du mariage, il lui arrivait d’aller se réfugier chez sa mère, pour échapper aux coups mais aussi dit-elle, pour qu’ « il comprenne qu’elle ne peut pas tout endurer ». Elle revient toujours et cela recommence. Actuellement, il lui arrive de se réfugier chez la voisine pour échapper aux coups et cela entraîne plus de coups encore.

Que peut faire le psychologue dans une situation pareille ? Et que lui demande la personne qui s’adresse à lui ? Explicitement, Mme D. et son amie me sollicitent pour donner des conseils, des codes de conduites pour ne pas susciter la colère, la violence du mari, pour le calmer En clair, elle me demande, en tant que psychologue de lui indiquer des conduites à tenir pour parer à la violence du mari.

J’explique que je n’ai pas de conseils, qu’il est difficile de penser à des conseils qui pourraient arrêter la violence du mari, mais que l’on pourrait, par exemple, essayer ensemble de comprendre la situation dont elle est victime et qu’elle même pourrait trouver une solution à cette situation qui est intenable. Elle ne semble pas du tout satisfaite par ma proposition, je lui propose de réfléchir et de nous revoir dans une semaine. Je la revois la semaine d’après, elle me rapporte qu’elle a encore été battue, qu’elle ne pense pas que cela va cesser et qu’elle a réellement besoin que je lui donne des conseils, que je lui « indique comment se comporter avec son mari pour éviter sa violence ». Je répète que ce n’est pas une question de conseils, en choisissant mes mots, qu’elle souffre beaucoup, qu’elle est dans une relation de violence qu’elle ne peut plus gérer et qu’il est peut-être temps qu’elle réfléchisse, avec quelqu’un d’étranger qui ne la juge pas, qui peut tout entendre, à sa situation de victime, au fait qu’elle se sente enfermée là- dedans.

Je propose aussi de voir le couple, c’est –à-dire d’introduire son mari dans la consultation en me disant que tous les deux face à un tiers( le psychologue) pourraient peut-être prendre conscience de la situation intenable dans laquelle ils sont enfermés, l’élaborer et partant la dépasser. Elle me répond qu’elle vient en cachette de son mari, qu’il n’est pas au courant de sa démarche et qu’il n’accepterait jamais. En outre, elle rapporte qu’elle ne veut surtout pas que « les gens sachent », qu’elle fait tout pour que « ça ne s’ébruite pas ». Il ne s’agit pas pour le psychologue de juger ou d’imposer son point de vue, ce qu’il pense être juste, et c’est là à mon avis qu’intervient l’éthique.

Le psychologue ne peut se croire tout puissant et posséder la solution, voire imposer ce qu’il croit, ses valeurs à autrui. Mme D. n’est pas du tout convaincue par mon discours, elle me répète qu’elle est venue chercher des conseils, parce qu’on lui a dit qu’un psychologue peut
lui en fournir.

Elle rajoute qu’elle ne peut pas envisager une séparation parce que ce n’est pas possible, qu’elle tient à son foyer, que ses enfants ont besoin de leur père…Je réitère ma proposition en lui disant que je serai toujours prête à l’écouter seule ou avec son mari en insistant sur le fait qu’elle souffre beaucoup, que ses enfants doivent aussi souffrir de cette situation et que ce n’est pas une fatalité. Je ne la revois plus.

Je rajoute que j’ai déjà reçu des femmes battues par leur conjoint et que je comprends que c’est difficile pour elles de se déprendre de la relation agresseur-agressée facilement. Aurais-je pu procéder autrement, lui dire de porter plainte, de se séparer de son mari…A mon avis et comme je l’ai dit précédemment, je dirais non, pour au moins deux raisons :

1) sa demande était très claire : disposer de conseils ;

2) elle n’était pas prête à entamer une démarche de réflexion sur la relation
établie avec son conjoint et dans laquelle elle était enfermée avec son agresseur
depuis longtemps.

Par contre, ma proposition a été de lui proposer un espace, une écoute, où elle pouvait se penser en tant que sujet qui a droit au respect et à la dignité et que la violence dont elle est victime n’est pas une fatalité. Mais Mme D. n’était pas prête à entamer ce type de travail, à envisager une solution qui mettrait fin à son calvaire quotidien.

 

Les raisons sont multiples, elles sont d’ordre social. Les parents verraient d’un très mauvais œil le divorce de leur fille : jeune, avec deux enfants, sans travail. La seule solution qu’elle retient pour le moment consiste à chercher des conseils pour atténuer la violence du mari. En même temps, il y aurait à notre avis des raisons d’ordre psychologique relatives au couple agresseur_ agressé.

Toutes les études qui ont porté sur le sujet montrent qu’il s’instaure, dans ce type de couples, des sortes de rituels d’agression et de manifestations d’amour, de pardon qui tendent à faire durer la relation et à empêcher qu’elle ne s’arrête.

En dehors des considérations d’ordre normatif qu’il ne faut certes pas minimiser, il faut considérer des facteurs psychologiques, tels que l’emprise exercée par les agresseurs sur les femmes et qui touchent leurs capacités de discernement entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, les empêchant de dire non de refuser d’être un objet sur lequel se déverse la colère du mari, son agressivité.

Pour cela, il faut qu’elle se fasse violence pour reconnaître elle-même que la situation qu’elle vit est une situation anormale et qu’il pourrait exister des alternatives. Elle doit ainsi opérer des ruptures d’ordre psychologique et social pour se représenter en tant que sujet digne de respect et défendre cette position face au conjoint mais également face à la famille et aux autres. En d’autres termes, il faudrait, pour reprendre B. Cyrulnik, (2000), que la femme puisse se révolter, refuser d’être une victime passive, cela est évidemment sous-tendu
par une estime de soi élevée. Or, ce qui est attaqué, dans les violences faites aux femmes, c’est justement leur valeur en tant qu’individu pensant et désirant et c’est la raison pour laquelle, il faut parfois recourir à un tiers aidant pour retrouver des ressources psychiques permettant de se défendre et de dé-fendre son intégrité physique et psychique en un mot son narcissisme de vie.

Deuxième cas

Madame K s’est présentée à la consultation début janvier 2002, il s’agit, là aussi d’une jeune femme de 30 ans, au foyer, mère d’une fillette âgée de six ans. Elle se présente avec sa sœur et elles me demandent de les voir ensemble.

Elle aussi a été orientée par sa famille qui lui a conseillé de voir un psychologue. Elle est en instance de divorce et elle veut « un papier » (je reprends ces termes), pour dire que son mari la battait et qu’elle en porte des séquelles psychologiques. Voici son histoire : Mme K s’est mariée très jeune, elle a été demandée en mariage lorsqu’elle était en classe de terminale. Son mari, cadre, travaille dans une ville de l’intérieur du pays, loin du domicile conjugal. Il rentre une fois par semaine, parfois une fois par mois…

Elle dit que la nuit de noces déjà, il l’insulte en lui reprochant d’avoir caché, subtilisé son carnet de chèques. Peu de temps après elle est battue, elle rapporte qu’il la bat avec un bâton, un tuyau, un fil électrique…qu’il l’empêche de rentrer dans la chambre à coucher, qu’il ferme la porte à clef pour qu’elle n’y accède pas parce qu’ « il regarde à la télévision des choses dont on ne peutparler et qu’on ne peut pas regarder ». Il l’a obligée à porter un hidjab moultazem (strict, orthodoxe) à ne pas se maquiller. Elle n’a pas le droit de parler
aux hommes de sa famille.

Un jour, il l’a surprise en train de saluer un cousin, elle dit qu’elle a été battue très violemment. Ne pouvant avoir d’enfant elle a recouru aux méthodes de procréation assistée, « pour lui faire plaisir » dit-elle. Elle a eu finalement une fille mais elle n’a pas désespéré d’avoir d’autres enfants, elle a recommencé à plusieurs reprises sans résultats et son médecin lui déconseille de faire de nouvelles tentatives, elle me montre le papier du médecin, « mais j’ai quand même essayé pour lui faire plaisir en faisant plusieurs
tentatives pour avoir d’autres enfants », dit-elle.

Elle se rend compte aussi qu’il la trompe, elle a trouvé dans ses affaires le nom d’une femme, des chèques libellés au nom de cette femme, elle lui en a parlé, il confirme qu’il a une liaison.

Ses parents sont au courant qu’elle est souvent battue. Elle n’a pas suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille, ses parents y pourvoient, lui font des courses, lui donnent de l’argent…

Son mari décide de prendre une deuxième femme, en lui disant « je vais faire une séparation, je construis un mur entre vous ». Elle refuse, et appelle ses parents, son mari jette ses affaires dans la rue. Depuis elle est chez ses parents, il n’est pas venue lui rendre visite, il ne veut pas d’elle. C’est à ce moment-là qu’elle dépose plainte et qu’elle vient voir le psychologue.

Je lui fais remarquer qu’elle a beaucoup souffert pendant toutes ces années, elle me répond « mais je croyais qu’il faisait ça par amour pour moi, parce qu’il était jaloux ». Etant en instance de divorce je lui donne les coordonnées d’une femme avocate militante des droits des femmes en pensant qu’il serait préférable pour elle d’avoir un soutien juridique « militant »

La morale de l’histoire, si je puis dire, c’est que les femmes ne s’opposent pas toujours à la maltraitance dont elles sont victimes, leur entourage, même s’il est au courant, comme c’est le cas pour Mme K. ne réagit pas, l’essentiel étant  de sauvegarder la norme : le mariage. Et dans ce cas, ce qui a le plus choqué Mme K ce n’est pas tant les coups qu’elle recevait que la venue d’une deuxième épouse.

On pourrait reprendre ici ce qui a été dit plus haut à propos de Mme K et rajouter d’autres considérations se rapportant au coupe agresseur-agressé (conjoint –femme) que nous avons identifié dans une précédente étude (Bouatta, 2013). Il y certes, le poids de la socialisation, la domination masculine, l’importance du mariage pour les femmes dans notre société mais pas seulement.

Certaines femmes peuvent tirer des bénéfices secondaires de ce type de relations en s’érigeant en mère sacrifice aux yeux de leurs enfants et des autres…En étant celles qui pardonnent pour le bien des enfants, pour un idéal social…

En outre, on peut aussi constater que certaines femmes refusent ce type de relations et arrivent à y mettre fin. Il existerait donc d’autres pistes à investiguer pour comprendre des attitudes différentes face au phénomène de la violence du conjoint. Une étude se penchant sur l’histoire, le parcours des femmes, leur relation d’objet (au sens psychanalytique du terme), leurs identifications aux imagos parentales, leur relation à la mère, pourraient clarifier le versant psychique de ces comportements.

Ce type de démarche, articulant le social et le psychique, donnerait un meilleur éclairage des violences faites aux femmes et permettrait de comprendre pourquoi un individu « normalement constitué » peut accepter de vivre une relation dans laquelle il est un simple objet pour l’autre.

En conclusion

Les femmes qui sont prêtes à franchir le pas, à mettre fin à une situation devenue intenable ne s’adressent pas toujours au psychologue. Elles se dirigent généralement vers le médecin légiste pour constater les faits et vers la police, la gendarmerie pour déposer plainte Les femmes qui s’adressent aux psychologues, par contre, n’en sont pas là, elles veulent juste des conseils, voire des « recettes » pour parer à la violence du conjoint. Le psychologue est souvent  démuni, impuissant dans ce type de situation.

Il lui est souvent difficile d’agir parce qu’il sait très bien qu’il ne s’agit pas de donner un conseil pour que la femme (les femmes) le prenne en compte, qu’il faut parfois un long parcours psychologique pour que la femme puisse dire « je refuse ». L’idéal du psychologue
est de tenter de nouer une alliance solide avec la femme victime de violences pour l’amener, comme nous le disions plus haut, à opérer des ruptures structurantes, mais ô combien douloureuses, qui lui permettraient de dire « non » et de mettre fin au cycle de la violence.

Les femmes que nous avons présentées ne sont pas des femmes vivant dans la
précarité, ne disposant pas de ressources matérielles, sociales et symboliques,
au contraire ! Ce choix est volontaire pour montrer que toutes les femmes peuvent être victimes de violences et que la violence ne concerne pas uniquement les femmes démunies, ne disposant- pas de ressources financières. Plus encore, la situation de ces femmes montre que les violences contre les femmes sont des violences structurelles dans la mesure où elles s’inscrivent dans la culture et dans les rapports qu’instaure le patriarcat entre les genres.

C’est pourquoi la lutte contre les violences faites aux femmes ne relève pas de la seule compétence du psychologue- loin de là- mais de changements et d’actions multiformes qui concerneraient tous les pans de la vie sociale : le juridique avec la criminalisation des actes de violences contre les femmes, l’éducation avec l’introduction des principes égalitaires, la sensibilisation aux droits humains, au respect de l’autre… Mais le psychologue a quand même quelque chose à dire sur la relation d’emprise qui s’instaure entre l’agresseur et la victime et les mécanismes psychiques qui sont à l’œuvre dans ce cas. Plus encore, il peut
aussi se pencher sur les conséquences psychiques de ce type de violence sur le fonctionnement mental des victimes et des agresseurs.

Pour ce qui est du suivi psychologique, le psychologue peut aider, lorsque cela est possible, la femme victime de violences conjugales à prendre conscience de son vécu, à mettre fin
à la honte qui lui fait penser parfois, qu’elle mérite ce qui lui arrive parce qu’elle n’est pas à la hauteur, à retrouver de l’estime pour elle-même. Pour ce qui est de l’éthique et du secret professionnel, le psychologue n’est certes pas habilité légalement à dénoncer les agresseurs mais les femmes qui viennent le voir, elles aussi, ne sont pas prêtes à divulguer leur secret.

Elles précisent toutes, qu’elles sont venues en cachette, qu’elles ne veulent pas qu’on
sache, qu’elles ont honte.

Texte tiré de la revue Références de la faculté des Sciences humaines et sociales de l’Université de Béjaïa.