A moins de prendre, en urgence des mesures radicales, il est clair que notre sécurité alimentaire sera une préoccupation vitale dès que l’on ne pourra plus recourir à l’importation. Avec ¾ des calories alimentaires importées, le pays s’est structuré dans la dépendance et l’insécurité alimentaire. L’évolution de la facture des importations alimentaires, depuis les années soixante dix, montre une perte progressive de toute capacité à faire face aux besoins de la population. Le pronostique peut s’avérer encore plus sombre si on intègre la conjonction de certains facteurs.

Par Sofiane Benadjila, Ingénieur  Agro. ENSA ex INA El Harrach, Consultant Indépendant, 

L’agriculture sous la pression démographique

L’Algérie n’ayant pas encore fini sa transition démographique (52 millions d’hab. En 2050), la pression sur les ressources naturelles devra nécessairement augmenter. Dans les années à venir, l’impact du réchauffement climatique provoquera une réduction des rendements, des surfaces, de la pluviométrie, et finalement de la production. Selon Oxfam (https://www.oxfam.org)*, les prix des produits alimentaires sur le marché international vont doubler d’ici 2030, ce qui réduira notre capacité à l’importation. Il faut souligner au passage que l’explosion démographique de l’humanité, et la production de richesses (PIB) qui ont suivi la deuxième guerre mondiale sont étroitement corrélées à la mobilisation d’énergie. Si le pays fait l’erreur de s’engager dans un modèle agricole post deuxième guerre mondiale (actuellement modèle dominant), soit l’activité économique la plus énergivore, dans un contexte de déclin de production et d’explosion de la demande des ménages, il restera peu à parier pour échapper au spectre de la famine. En raison des différences des conditions climatiques et environnementales évidentes, même l’alternative de l’agriculture urbaine, que semble encourager le Venezuela ces jours ci, sera hors de notre portée.

* Oxfam International ou Oxford Committee for Famine Relief (1942) est une confédération d’ONG luttant sur les terrains politique, économique et humanitaire contre la pauvreté et l’injustice dans le monde.

 

Une autosuffisance pour les produits stratégiques en 2019 ?

Ce sont les déclarations des pouvoirs publics qui semblent ignorer la réalité dans

laquelle ils vivent.  Car il ne s’agit pas d’un secteur industriel où il est question de manufacture. L’agriculture est une activité certes économique mais elle est appliquée dans un environnement biophysique particulier, selon une cadence biologique.

 

On veut transposer des réflexions du monde industriel dans le monde agricole ce qui est justement l’erreur que l’agro-industrie dominante a commise, et dont nous commençons à subir les conséquences à l’échelle planétaire. Après tant d’alertes émises par la communauté scientifique internationale, on est bien obligé d’admettre que les crises actuelles du monde de l’agriculture dite moderne, révèlent enfin les limites des techniques héritées de la révolution verte des années cinquante. Il est vrai qu’en y mettant les moyens, on peut lancer une unité industrielle et la mettre en production en quelque mois. Mise à part la propagande politique, on aura beau injecter tous les moyens imaginables, il impossible d’échapper aux lois de la nature. On peut toujours s’évertuer, mais il faut réaliser qu’une génisse mettra qu’on le veuille ou non, 9 mois pour mettre bas et produire du lait. Sa descendance en mettra 27, tenant compte du fait que pendant ces 27 mois, elle sera elle-même une charge financière car elle devra être nourrie, entretenue… . De même un palmier dattier ne sera économiquement rentable qu’au bout d’une dizaine d’années, et il nécessitera pendant tout ce temps du travail et des dépenses…, ici il faut admettre qu’il n’y a rien à négocier.

 

Concrètement ceci sous entend que le secteur agricole doit développer au moins l’équivalent du montant de l’importation des produits de première nécessité, soit un chiffre de plusieurs milliards de $ en seulement deux campagnes agricoles et demi, soit en 36 mois !

Dans ces délais, la mécanique du temps nous impose un certains nombre de printemps, d’hivers, d’automnes…, sans aucune possibilité de choisir le nombre de saisons et le type de climat. Ce ne sont rien d’autre que des réalités biologiques et naturelles qui contredites par n’importe quelle politique serait d’une grand absurdité. Ce serait d’autant plus grave, puisqu’en situation de crise, les restrictions budgétaires ne tolèrent pas de marges d’erreurs; leurs répercussions en seraient catastrophiques. Comme nous sommes dépourvus d’une politique agricole qui définisse clairement les objectifs d’une agriculture capitalistique orientée vers les produits présentant un avantage comparatif, donc destinée à l’exportation. A ce jour nous n’avons pas défini une politique alimentaire, intégrant le développement rural et de la promotion sociale qui vise les cultures à forte valeur nutritive et les cultures stratégiques.  Il n’existe pas non plus d’industrie semencière ….

En absence d’une géographie agricole édifiée sur la base de la diversité des territoires, sur laquelle il aurait été possible d’aménager des agropoles agissant comme locomoteur dans l’aménagement des zones agraires….sans conceptions ancrés dans la réalité…. Toutes ses raisons font que l’ingénierie la plus performante du monde n’arriverait pas à réaliser ce miracle en aussi peu de temps.

 

L’agriculture saharienne une alternative.

 

En introduisant les terres steppiques et à long terme ; Oui, avec beaucoup de mais’’ aussi, tel que c’est entamé et réfléchi, certainement pas.

L’agriculture saharienne, c’est-à-dire oasienne, est le produit d’une conception humaine issue d’une situation de crise climatique. Il est connu que ce sont des agro-éco-systèmes totalement anthropisés, une construction humaine qui s’inscrits dans la durabilité depuis au moins 2500 ans (Av. JC). Leur dimension systémique montre que cette conception sociale, environnementale, et économique est extrêmement résiliente. Une idée peut être obtenue à partir d’archives où en 1957, soit une dix années après la grande sécheresse des années 45-46-47, montrent que dans une oasis algérienne la population vivant sans revenu (ou en dessous du seuil de pauvreté) était de l’ordre du 1% seulement à comparer avec 7.5% actuellement au sein de l’UE.

Le premier Symposium International sur l’Agro écologie Oasienne (S.I.A.O), qui s’est tenu en novembre 2015 à Erfoud (Maroc), reconnait les agrosystèmes oasiens comme unique alternative au développement agricole des régions sahariennes. Ce sont des systèmes agrobiologiques qui s’imposent dans les schémas de développement, par leur forte productivité, la rationalité de l’utilisation de l’eau, leur agrobiodiversité élevée, …. .

 

En Algérie, comme partout dans le monde on rencontre des sols riches et pauvres, mais les sols algériens (méditerranéens) sont généralement pauvres sur le plan biologique. Sous des climats arides et super arides (plus de 80% du territoire), ils sont quasiment inertes, on tendrait à les apparenter parfois à des sols lunaires. Leur valorisation en présence d’eau passe impérativement, avant de songer à une entrée en production durable, par une revitalisation et une biostimulation, et ce ci prend du temps.

Ici il faut cependant bien se rendre compte que sous ces climats, la disponibilité de l’eau est vitale dans tous les processus de production. Pour illustrer, on peut dire qu’entre agriculteurs il est souvent question d’eau avant de parler de terres. L’irrigation a un coût énergétique (intervention humaine, électricité…), si le court hiver se présente comme un répit, le reste de l’année elle occupe une grande partie du temps de travail de l’agriculteur et représente la quasi-totalité des charges de l’exploitation.

Dans les conditions d’aridités, les modèles de développement non oasiens ont tous montré leur limites. Le cas de la production de blé en Arabie Saoudite est devenu l’exemple type de programmes nationaux du développement non durable, de l’exploitation minière des sols, et de la gabegie. Ou encore, ce qu’on vit toujours chez nous, avec les cultures de céréales sur pivots où la production n’arrivait plus à payer la facture d’énergie, à Adrar, à Oued Souf …

Il suffit de jeter un coup d’œil aux images satellitaires, pour voir clairement les traces des terres, utilisées comme si elles étaient jetables, vidées de leur substance par des techniques culturales importées inappropriées, en guise modernité. Il est mondialement connu que tous ces modèles sont rapidement soumis à l’épuisement des terres, aux chutes de rendements, à la salinisation des sols …

Je suis persuadé que le seul moyen de développer la production agricole au Sahara doit s’inspirer des modèles oasiens. A l’image des Polders, suivant le potentiel hydrogéologique, des espaces peuvent être soustraient à l’aridité climatique …. L’eau est l’énergie étant indissociables, tout comme le développement est lié à l’énergie. Les études présentes, montrent que l’électrification des zones rurales est quatre fois plus chère qu’en zone urbaine, du fait de la densité humaine. Cela sera encore plus vrai sur des étendues sahariennes, il y aurait donc tout intérêt à opter dans ce cas pour une distribution spatiale de l’énergie avec des systèmes en E.R. Hybrides (solaire, biogaz….).

 

La perte des milieux naturels et du potentiel de production

 

La première et probablement la plus forte empreinte écologique exercée par l’homme sur cette partie du Maghreb avant l’ère moderne, remonte à l’époque romaine où sous Massinissa, l’abatis brulis a ravagé les forets, le blé devait nourrir les soldats de Rome. Cela laisse imaginer toute une série d’externalités négatives (impact climatique, érosion…) qui peuvent en découler, sous un climat méditerranéen. L’agriculture coloniale capitalistique, rapidement (avant la métropole) mécanisée après la deuxième guerre mondiale a fortement contribué à la dégradation des milieux (machines lourdes, labours profonds, faible efficience de l’eau …). Les conséquences désastreuses de telles pratiques, se sont vite fait ressentir, ce qui a incité à partir de 1953, l’administration agricole à faire en sorte que les services techniques de Défense et Restauration des Sols soient les mieux pourvu en moyens et les plus actifs.

La Steppe poumon économique de l’élevage pastorale, est en dégradation accélérée depuis l’introduction de l’orge dans l’alimentation animale au milieu des années 70. Abandonnée à son sort, elle est entrain de subir simultanément, l’effet du tracteur, du surpâturage, de la diminution de la pluviométrie…. La diminution de sa biocapacité nous amène tout de suite à considérer que le mouton algérien se nourrit à 80% d’orge (en grande partie importé).

L’acteur principal, de l’aménagement de l’espace, évolue sur le terrain à l’affût d’éventuelles opportunités, il est en situation d’improvisation permanente. Il n’est pas possible de demander à un agriculteur dont l’unique souci est de se maintenir en vie, de faire un effort pour la préservation des ressources naturelles.

Comme il n’est pas possible de demander à une institution sans visibilité (données manquantes,…) de mener une réflexion cohérente ou des programmes de gestion des agrosystèmes. Entre-temps, en tenant juste compte des effets de la salinisation des sols (Biskra, Chleff,…), et des érosions (éolienne, hydriques) les pertes de terres sont estimées à plus de 400 000 ha/an. Sachant que sous nos latitudes, une épaisseur d’1 centimètre de sol perdu, peut mettre plus de 1000 ans pour se reconstituer !

On peut donc considérer que nous avons entrepris depuis fort longtemps le chemin, parfois sans retour de la dégradation des écosystèmes. Mais il est clair que ces dernières années ont été les pires. Il faut réaliser que la Mitidja en est l’un des témoignages douloureux du massacre des terres que nous laisserons à nos enfants.

Politique Agricole

Peux-t-on parler de politique quand à l’échelle nationale aucune DSA (Direction des Services Agricoles) n’est en mesure de dire quelle a été la surface cultivée cet hiver en, fève, oignon, ail, de prévenir d’un accident climatique….. Personne n’est en mesure de dire non plus quelle sera la surface cultivée l’automne prochain, en pomme de terre….. Mise à part une partie des cultures céréalières, et certaines cultures pérennes et sous serres, il est triste de constater que les institutions n’ont qu’une idée approximative de la situation du monde agricole algérien. Ils leur est impossibles de mesurer l’impact ou le risque des programmes engagés. Comme elles ne sont pas en mesure d’en concevoir, de les appliquer, et encore moins d’y associer l’agriculteur maillon essentiel de cette chaine de valeur.

Même les Bureaux d’Etudes privés récemment crées se sont convertis en antennes de l’administration. L’étude se résume le plus souvent à une formalité introduite dans un dédale de démarches administratives. Par conséquent, peut-on parler de politique de développement durable, et de préservation de l’environnement quand les acteurs essentiels du développement agricole ne sont pas partenaires?

Ce secteur vit son quotidien retranché dans un monde totalement informel, face à des institutions dans l’incapacité à encadrer ou suivre l’évolution de la réalité du terrain. S’il n’était pas lié par d’éventuelles subventions, ou l’alimentation, et traitements pour l’élevage…, on pourrait considérer que l’agriculteur, n’a aucune relation avec les services agricoles. Généralement il a plus à faire à la SONELGAZ qu’à n’importe quel service de la DSA.

Aujourd’hui encore, des pesticides classés dangereux, interdits depuis longtemps, sont épandus sur les cultures. Leur utilisation est laissée aux bons soins, de la compétence de l’agriculteur. Suite aux pompages abusifs, le niveau piézométrique des aquifères de la bande côtière occidentale ont chuté en deçà du niveau de la mer (parfois plus de 100m) au point d’être progressivement contaminées par l’eau de la méditerranée, une catastrophe écologique irréversible.

 

Les subventions agricoles, gestion des détournements.

 

Si la malhonnêteté est responsable des détournements et de la corruption, une fois associée à l’incompétence, s’installe un effet amplificateur dévastateur. On peut citer les équipements ou du bétail, facturés plusieurs fois, tout comme d’anciens forages facturés alors qu’ils existaient déjà…. Notons que sans cahiers de charges imposés aux agriculteurs, ces forages peuvent servir à produire de l’eau : la pastèque, « un fruit rafraichissant » à faible valeur nutritive à 31cal/100gr, alors que les figues sèches et dattes avoisinent les 330cal/100gr. Une subvention qui aura servi à enrichir l’agriculteur sans produire de richesses pour la société. Tout comme on peut parler des pommiers subventionnés partout de la même façon, à croire que le territoire national est une pièce qui a un seul climat, et un seul sol… La liste de cas à insolites à la limite ubuesques si ce n’était l’aspect crucial de la question serait infinie.

Mais le plus frappant est que lors d’un d’atelier technique portant sur ’’La stratégie de coopération entre la Banque Mondiale et l’Algérie dans les domaines du développement agricole’’, tenu en 2002, tout au début du PNDA (Programme National du Développement Agricole), on entend des responsables estimer qu’un programme est réussi, si seulement 10% des objectifs étaient atteint !! C’est tout de même désarçonnant de voir que sur un projet ayant un objectif sensé être précis, il est normal de se tromper de 90%. En toute logique en mesurant un mètre linéaire, même un mal voyant ne se tromperait pas de 90 cm !! On ne peut concevoir un programme avec une aussi grande marge d’erreur, sauf si ce programme est basé sur les détournements, le pillage, …, le plus grand mal serait donc là !

En somme c’est comme si nous n’avions pas décidé où aller. Les projets sont soutenus le temps de la durée de la direction en place. A l’image d’une marche à tâtons, nous nous engageons régulièrement dans des schémas discontinus, longs à mettre en place, non réfléchis ou étudiés de façon administrative, qui gagne à freiner ou annihiler les rouages de n’importe quel système productif.