Tous les ans, à une date différente, nous assistons à un phénomène qui nous semble curieux. Tout d’un coup, la population se met à jeûner, du matin au soir. Nous ne le comprenons pas et nous restons à l’écart d’un rite qui, pourtant, nous est imposé indirectement par le rythme de la vie sociale publique. Qu’ils se rassurent, nous ne risquons ni d’interdire, ni de molester. Alors, soyons heureux de partager avec eux un « long » moment auquel ils tiennent car, nous, nous avons la mesure de la liberté et du partage.

 

Nos compatriotes croient en un esprit tout puissant, omniprésent par son don d’ubiquité. Ils l’associent à l’explication du monde et à la norme suprême à laquelle il faut se plier. Ils sont persuadés que c’est l’origine de tout et le sens de la vie. Ils le prient, s’agenouillent devant lui, en ont une crainte irrépressible et jeûnent pendant un mois pour faire œuvre de pénitence.

 

Et bien, qu’il en soit ainsi, nous ne nous opposerons pas le moindre du monde à leur quête de spiritualité. Nous n’allons tout de même pas leur interdire de jeûner, arracher le foulard des croyantes, insulter les pénitents. Il ne nous viendrait pas à l’idée d’essayer de les détourner de leur mystique, encore moins avec brutalité.

 

Nous n’oserions appeler à des lois qui les soumettent au contraire de leurs profondes convictions. Rédiger un code de la famille où la femme serait l’égale de l’homme, par exemple, quelle mouche nous piquerait ? Et à moins d’être atteints d’une folie profonde, de lapider les croyants, d’égorger leurs familles et de les traiter comme des parias de l’humanité.

 

Nous partageons les mêmes réactions devant l’incompréhension des phénomènes naturels et nous nous comportons parfois d’une manière tout aussi irrationnelle lorsqu’il s’agit de nos angoisses, de nos peines et de nos recherches intérieures. Sauf que nos réactions, nous essayons de les apaiser par des moyens qui s’appellent la science, la raison, l’éducation et les libertés.

 

Il fut un temps où certains croyants étaient offerts à la voracité des lions ou des flammes du bûcher. Mais c’était il y a très longtemps et nous avons l’intelligence de penser que l’humanité a progressé. Nous n’allons tout de même pas emprisonner, torturer et convaincre des êtres humains dont le seul crime est de penser que la société doit se conformer aux coutumes des siècles anciens.

 

Vivez votre foi comme vous l’entendez, nous vous en accordons le droit le plus légitime, le plus imprescriptible. Tout au plus, notre étonnement est la seule chose qui nous rappelle à l’existence de votre croyance. Mais l’étonnement, ce n’est pas le rejet.

 

Comme nous nous efforçons d’être cohérents avec nos principes de liberté et de tolérance, il ne nous a pas traversé l’esprit de vous contraindre à d’autres jours pour les fêtes sociales qui unissent et soudent une population. On aurait pu exiger que cela soit le jour de l’équinoxe ou la fin des moissons, par exemple. Eh bien soit, nous vous concédons que les jours fériés de la république puissent coller à vos convictions. Après tout, nous avons toujours partagé la joie de vos jours de fêtes confessionnelles et c’est très bien ainsi.

 

Nous ne ressentons aucun inconvénient à tout cela si l’esprit et les actes sont un parcours profondément intime, dans une relation qu’il nous faut respecter. Cela s’appelle tout simplement la liberté de culte et s’inscrit de longue date dans les démocraties avancées.  Alors, vivez en paix avec votre foi et soyez persuadés que nous serons toujours les garants d’une liberté, aussi étrange nous semble-t-elle.

 

Comment ne pas être tolérants avec vous lorsque nous lisons vos textes sacrés, hautement prescripteurs de liberté, d’amour et de partage ? Comme nous sommes persuadés que vous les avez lus et compris, nous n’avons rien à craindre, n’est-ce pas ?

 

Subitement me vient à l’esprit une question, est-ce vraiment le cas ? J’ai cette curieuse impression de m’être laissé aller à dire une bêtise depuis le début, mais laquelle ?

 

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant