Pour des raisons parfaitement objectives et explicables, le cours du pétrole résiste. Pour le plus grand malheur des peuples soumis, ce liquide visqueux, nauséabond et corrupteur revient pour annihiler tout espoir à court terme de sortir de l’impasse. Le drogué est assuré d’un approvisionnement pour ses doses, il est soulagé un moment. Le dealer est enchanté, il a encore un sursis pour repousser l’échéance de sa source de financement.

 

Pendant un instant, un instant seulement, les intelligences vives se sont mises à penser l’avenir de l’Algérie sans cette immondice qui a contribué au malheur. L’énergie solaire au Sahara (comme pour le projet marocain), l’extension de la fibre optique, l’investissement dans une formation d’élites, tout cela est balayé par un simple rebond des marchés. L’Algérie est engluée dans cette vase noire, pestilentielle, qui lui colle aux pieds et l’immobilise.

 

Les grands savants qui signent « professeur d’université, spécialisé en affaires pétrolières et expert international » (ils se reconnaîtront) vont avoir plein d’articles à nous écrire pour nous expliquer leur science, une économie qu’ils ont décidé de déconnecter avec ce qu’elle a, pourtant, de plus essentiel. Ces grands prêtres du savoir vont analyser les hausses, nous parler des quota de production, des réunions de l’Opep et des différentiels monétaires. Ils n’ont jamais su ou compris que l’économie, dans son origine comme dans son objectif, c’était tout simplement l’être humain, ses capacités et ses rêves. De tout cela, ils n’en ont jamais entendu parler, comme de l’État totalitaire, des croyances mystiques, de la corruption, de l’enlisement éducatif ou de la fracture sociale. Des verrous majeurs qu’il faut supprimer pour libérer l’économie, un étudiant de première année l’aurait deviné.

 

Cette hausse du cours des marchés, ou cette stabilité qui en donne une impression, est une terrible nouvelle pour le peuple algérien. J’avais rédigé une publication intitulée « La baisse du prix du pétrole est une chance d’avenir », il est tout à fait cohérent que j’en rédige une lorsque les choses s’inversent.

 

Commençons par prendre une mappemonde et faire un tour géographique dans les puissantes économies pétrolières qui devaient sortir les peuples de leur misère. Un tour incomplet mais tellement parlant pour décrire le  désastre que cet élixir du diable a causé aux pays que l’on disait auparavant « en voie de développement » et dont l’objectif politique semble de rester désespérément des « éternels sous-développés ».

 

Voyage au bout de l’enfer

 

Débutons notre voyage en mettant le doigt sur l’exemple le plus puissant et le plus fascinant. Des centaines de milliards ont coulé dans les escarcelles de ces anciens rois du désert d’Arabie. Leur financement fut colossal et aurait permis, à lui seul, l’évolution économique et intellectuelle de centaines de millions d’êtres humains.

 

Au final, qu’en est-il de ce paradis de l’or noir ? Des femmes maintenues dans la barbarie d’une loi éminemment moyenâgeuse, un régime autoritaire comme on en voit dans les films historiques à propos des sociétés peu avancées, une peine de mort des plus horrifiantes dans son exécution, des rigidités sociétales d’un autre temps. Le pétrole a généré une monstruosité, aussi voyante et insolente que la vulgarité démonstrative des possessions matérielles et financières de certains. L’or est le métal le plus stable et le plus prestigieux mais il a cette involontaire particularité de briller au soleil aussi fort que le mauvais goût.

 

Et ne parlons pas du pire, la victoire et l’exportation d’une école doctrinaire de la foi qui est l’explication centrale du désastre sanglant du monde musulman. Mais, rien à faire, ce pays dispose d’un allié encore plus puissant, celui dont le nouveau Président l’a inscrit en premier dans sa liste de visite inaugurale. Il faut dire que ce qui se ressemble s’attire.

 

Et pour ceux qui pensent que les voisins, les pays monarchiques nouvellement à la mode, sont le reflet de la modernité, je ne leur conseille pas de faire le moindre écart de liberté de penser lorsqu’ils se trouvent sur ces territoires. Ils comprendront très vite que la hauteur des impressionnants building est proportionnelle à la profondeur des abîmes où ils risqueraient de plonger s’ils leur venaient à l’esprit de tenter une parole « vraiment » libre.

 

Posons maintenant notre doigt sur le continent africain et contemplons l’explosion du plus grand pays que nous croyions en plein développement lors de notre période estudiantine. La désintégration du Nigeria est à la hauteur du gigantisme du pays et des revenus accumulés qui ont conduit à une situation chaotique de corruption, de guerre civile et de misère, intellectuelle comme matérielle. Une population qui n’est finalement jamais sortie de cette fatalité africaine depuis les indépendances. Laissons les autres exemples africains de côté, nous tomberions dans une dépression profonde ou dans un fou-rire impulsif, les deux seraient la traduction de notre sentiment horrifié.

 

Et si notre doigt poursuit son voyage sur la mappemonde, il tomberait sur un vestige de l’histoire, le régime chaviste du Venezuela. Depuis des mois, ce pays est dans la misère de l’approvisionnement alimentaire et dans les troubles d’une population emprisonnée par une espèce de régime populiste farfelu, un joli pléonasme. Ce beau pays possède une richesse considérable   dans sa production comme dans ses réserves, la population connaît pourtant ce que les algériens avaient vécus il y a quelques années, des magasins aussi vides que le cerveau d’un islamiste.

 

Ce doigt fait soudainement un retour involontaire vers l’Algérie, une escale dans une autre version du cauchemar. Je ne saurais par où commencer pour décrire l’ampleur de la désolation. Devant l’hésitation de ma pensée, l’idée m’est venue de tout simplement rappeler l’existence de l’effroyable code de la famille et de la date d’accession au « fauteuil » du pouvoir d’un président éternel dont l’état physique est à la dimension des décennies écoulées. Deux exemples qui nous donnent le vertige de la descente vers un passé sombre très lointain, immuable et indestructible.

 

Les graines du développement sont ailleurs

 

Même dans les pires conditions, la vie a cette particularité unique de résister et d’éclore. La jeunesse algérienne, comme toutes les autres, est née dans des conditions d’ouverture des frontières que nulle police de la pensée ne saurait empêcher. Internet, les réseaux sociaux et les voyages sont certainement l’antidote à un régime moribond qui résiste encore mais ne pourra éternellement durer.

 

Les algériens ont une crainte immense de la baisse des revenus pétroliers dont ils se sont habitués. Ils ne doivent pourtant pas se réjouir de la hausse du cours du pétrole, ni même de son maintien, car c’est la porte de leur avenir qui s’éloigne à chaque rebond du marché. On peut comprendre leur angoisse mais il faut qu’ils aient confiance en leurs rêves.

 

Ils ont cette impression que rien n’est prêt ni possible sans cette drogue noire qui perpétue leur emprisonnement. Mais ils ne savent pas que notre génération a vu éclore une Chine en une seule décennie, la sortant d’une misère noire vers des sommets de la force économique (bien que nous pourrions critiquer, à juste raison, la contrepartie que constitue l’inégalité sociale). Nous avons vu tellement de pays connaître cette voie de croissance qui fut impensable lorsque nous nous reportons à nos jeunes années.

 

Le miracle tient justement au fait de ce que nos « experts en science pétrolière » n’ont obstinément jamais voulu affronter dans leurs analyses. L’économie, ce n’est pas un alignement de chiffres et de techniques mais la résultante d’une communauté d’êtres humains qui croit en son destin.

 

Et la première matière première de cette folle et puissante croissance, ce sont les rêves des jeunes algériens et leur formation. Ils faut qu’ils pensent profondément que le régime népotique et militaire est hors de leur vie, que la corruption ou la croyance mystique sont un poison. Il faut tout simplement qu’ils le pensent fort.

 

Le miracle de l’économie, c’est ne plus croire en l’invisible, ou tout au moins ne pas en faire une obsession collective mais une force intérieure et privée de valeurs positives. L’incroyable puissance de l’économie, c’est de ne plus avoir peur des militaires et des forces obscures, ce qui commence d’ailleurs à être le cas. Enfin, le dernier élément de l’économie, c’est la croyance en une éducation délivrée de tous les carcans imposés par ceux qui veulent abrutir et dominer.  L’économie, c’est cela et rien d’autre.

 

Non, l’économie n’est pas une science réservée aux experts autoproclamés mais le résultat de la conviction d’un être humain libre. C’est étonnant mais lorsque la nouvelle génération le comprendra, elle aura trouvé la porte d’entrée de cette science « humaine » dont les experts se revendiquent, à l’instar des prédicateurs religieux qui veulent garder leur pouvoir d’influence par un discours ésotérique, impénétrable et menaçant.

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant