Le monde entier a vu ces images. Un président de la république, totalement incapable de se mouvoir, se présente dans un bureau de vote, accompagné d’un petit enfant qui, devant les caméras, mettra le bulletin dans l’urne à la place de la personne impotente. En d’autres lieux et circonstances, ce serait une image sans doute très sympathique, mais elle est pour l’Algérie la redoutable marque d’une double symbolique de son plongeon dans les abîmes.

Le président de la Corée du Nord applaudit comme un petit gamin gâté la vidéo de son nouveau joujou macabre, soit de réels missiles. Le président algérien, grabataire, se présente au bureau de vote avec un petit enfant de la famille qui introduira le bulletin dans l’urne à sa place. C’est ainsi que communiquent les dictatures mourantes, un code d’images et de symboles grossiers  qui n’appartient qu’à elles, entre le risible et le terrifiant.

 

Pourquoi ? Essayons d’analyser la portée de cette double symbolique qu’a offert l’image du geste de ce petit enfant lors du vote de Bouteflika. Très vite, on s’apercevra qu’on est loin de la représentation policée du Petit prince et de l’innocence même si l’enfant n’a aucune responsabilité dans cette mascarade qu’on lui fait jouer indignement.

 

Pour cela, il nous faut prendre à rebours l’argumentaire des communicants de la présidence (c’est à dire de la fratrie) qu’ils ont voulu signifier par ce message symbolique, d’ailleurs souvent réitéré dans des circonstances publiques antérieures. Notre sentiment est l’inverse absolu de celui qui est souhaité par l’objectif de communication.

 

 

L’indécente image de l’impotence

 

Le président entre dans le local pour effectuer son acte électoral. Il est suivi de sa famille dont deux de ses neveux, comme habituellement. L’homme est dans un état qui ferait honte à  n’importe quel humaniste s’il lui prenait l’idée de commettre un tel acte d’indécence vis à vis d’un vieillard qui n’a plus que le regard hagard de ceux qui se sont sont éloignés de la raison et de la perception de la vie.

 

Lorsqu’il se dirige vers l’urne, sa première tentative d’introduire l’enveloppe est des plus délicates, on voit bien que la motricité du corps est quasi-inexistante. C’est alors qu’un des neveux est chargé de mettre l’enveloppe dans l’urne, après l’instant traditionnel de la photo qu’il va respecter consciencieusement et parce qu’on le lui demande.

 

L’article 45 du code algérien de procédure électorale dispose que « Tout électeur atteint d’une infirmité le mettant dans l’impossibilité d’introduire son bulletin dans l’enveloppe et de glisser celle-ci dans l’urne est autorisé à se faire assister d’une personne de son choix ». Il n’y a, à priori,  aucune entorse au droit électoral par un acte d’intermédiation. Mais allons un peu plus loin que la simple lecture du droit électoral pour nous interroger.

 

D’une part, l’acte de votation et, plus généralement celle de représentation légale dans le cas d’une indisposition citée expressément dans certains textes, me semble inappropriée pour un mineur qui n’en a ni la compétence ni la conscience suffisante pour se trouver mêlé à une opération des plus significatives et sérieuse du droit de vote. Même s’il n’y a, à priori, aucune disposition légale contraire, l’esprit du droit s’en trouve bousculé.

 

D’autre part, quelle que soit l’interprétation du droit, il est tout autant indigne et immoral de faire participer un innocent à un acte auquel son âge doit le préserver. Car si l’acte électoral fait partie de la pédagogie que les parents doivent transmettre aux enfants en les emmenant dans les bureaux de vote, il est absolument indigne de les faire participer à une action qui, dans le cas de l’opération familiale en question, est du registre de la communication et de la propagande.

 

Mais ce n’est pas tout. Le monde entier a bien vu la difficulté d’un homme à placer son bulletin dans l’urne. Pour avoir enseigné à des handicapés pendant quelques années, l’excuse de la hauteur de l’orifice de l’urne, à peine plus haute que les épaules du président, n’est certainement pas recevable lorsque le handicap se limite à la station assise. On voit bien qu’il y a une infirmité qui va bien au-delà, dans des proportions qui sont incompatibles avec la charge de gouverner un pays.

 

Faut-il le répéter de nouveau, l’article 102 de la constitution algérienne prévoit une destitution lorsqu’un empêchement suffisamment grave interdit la poursuite de la charge présidentielle. Bouteflika n’est absolument pas dans l’état d’un Roosevelt et son incapacité n’est pas seulement de l’ordre de la motricité mais d’une disparition entière des dispositions cognitives. Nous dirions que les limites de l’article 102 de la constitution sont franchies de très loin et de longue date et que les membres du Conseil constitutionnel n’ont rien vu, rien entendu, rien fait. Si leur paye est mensuelle, leur indignité sera éternelle, ce qui leur donne de la marge pour agir.

 

Mais revenons à ce petit enfant vu par le monde entier.

 

Une symbolique forte du népotisme

 

Je recommande au lecteur de taper la très simple requête suivante « Vote de Bouteflika » dans un moteur de recherche spécifique comme celui que propose Google images. J’ai été stupéfait de voir apparaître un nombre impressionnant d’images du président avec sa famille et, particulièrement, avec ses neveux. Les algériens ne m’avaient pas attendu pour s’en apercevoir mais le lecteur aura loisir de voir un défilement d’images qui le conforteront sur son sentiment déjà établi de l’immensité de l’opération de propagande familiale et de la mainmise. Nous pourrions dire, si la situation se prêtait au sourire, ce qu’elle n’autorise pas, que la mainmise va jusqu’à l’introduction du bulletin de vote pour autrui par les mains d’un jeune neveu.

 

Si nous nous intéressons uniquement à l’enfant, il ne faut pas avoir fait des études de communication très complexes pour comprendre l’objectif souhaité. Lui-même peut s’appréhender en deux objectifs très évidents. Le premier est incontestablement l’image familiale et de la tendresse que véhicule la présence des neveux dans les actes officiels.

 

Particulièrement dans les sociétés « moralistes » ou « poepelisées », ce qui devient de plus en plus général, la présence de l’enfant réconforte car elle est la représentation de l’innocence et de la douceur. Elle rassure les peuples sur la « normalité » et les valeurs de cœur du chef de l’État. C’est sans aucun doute une dérive très marquante dans le monde en ces périodes de doute quant aux vraies valeurs républicaines qu’il faut donner aux images de l’intronisation démocratique du pouvoir, c’est à dire lors des périodes électorales.

 

Mais au-delà de ce premier constat, ce petit garçon qui vote représenterait la charmante jeunesse algérienne qui reprendrait le flambeau de la démocratie et de l’espoir, du moins le fait-on croire aux crédules. L’image est saisissante de ce passage de relais qu’on veut nous montrer dans ce qu’il a de plus idéalisé.

 

Mais nous ne sommes pas dupes, l’image nous renvoie à l’éternité de ce régime et du népotisme. L’enfant n’est pas neutre dans cette histoire car c’est un neveu, pas un citoyen quelconque choisi pour sa jeunesse et son innocence. Et c’est là toute la différence. Faire jouer aux enfants un rôle qu’ils ne doivent pas avoir comme le faisait le Maréchal Pétain n’est déjà pas moral mais faire de la république une monarchie dynastique, de surcroît lorsque c’est une dictature, le visage de l’enfant n’est vraiment plus celui de l’ange. Oh que non !

 

Il y a tout de même une raison, unique mais tellement encourageante, qui me ferait penser à une issue plus optimiste et à la fin annoncée de ce cirque médiatique de la dictature. Ce réconfort, je le trouve dans le chiffre de la participation qui nous révèle que deux algériens sur trois ne se sont pas déplacés pour participer à cette mascarade.

 

Ces élections algériennes sont devenues le rendez-vous de « l’entre-soi », entre gens d’un parti fossile, le club des supporters d’un président à vie, grabataire, et de son satellite, parti cousin tout à fait ressemblant. Ils chantent entre eux et hurlent la victoire, comme s’il y avait une chance sur mille qu’elle leur échappât dans cette dictature. Certaines jeunes filles dansent et gesticulent avec une casquette ridiculement placée au-dessus d’un foulard et brandissent avec ostentation le portrait de l’homme fort du pays, l’ancêtre et gourou de la communauté au pouvoir depuis 1962.

 

Un homme « fort », enfin, c’est une image à laquelle il faut seulement se risquer dans un commissariat ou une caserne militaire, la santé et la vie sont des biens précieux pour l’honnête père de famille.

 

 

SID LAKHDAR Boumédiene, Enseignant