Je m’appelle Youcef, j’ai dix-huit ans et comme tout le monde, je ne supporte pas la misère. Beaucoup de mes camarades pensent comme moi parce qu’il y a beaucoup de détresse dans mon quartier à Tixeraïne. Même si elle est digne, la détresse reste toujours la détresse. On s’est dit avec mes camarades qu’il fallait faire quelque chose à l’approche du ramadan. Alors je leur ai proposé d’organiser, comme l’an passé, une collecte auprès de nos familles, des voisins et des commerçants pour distribuer de cartons-repas aux plus nécessiteux. Je me souviens qu’on s’était posé la question de savoir qui est vraiment pauvre et qui l’est moins parmi les mendiants, pour ne pas commettre d’injustice ?

 

J’avais interrogé l’imam, à la sortie de la mosquée. Il m’avait répondu que je n’avais pas à jouer au détective et que seule compte l’intention de donner. Sa réponse était un peu trop expéditive à mon goût et je n’avais pas eu l’audace de lui dire même en y mettant les formes, qu’il feignait d’ignorer les faux-mendiants et la comédie de la misère.

 

Pourquoi ?

 

Parce que j’avais assisté un jour à une scène curieuse chez le marchand de tabac de la place. Une dame entièrement vêtue de noir, venait de vider sur le comptoir du marchand, avec ses mains gantées de noir, une quantité de pièces de monnaie et de repartir avec trois mille dinars en billets et deux paquets de cigarettes. Le marchand avait eu la gentillesse de me confier qu’il s’agissait d’un manège quotidien et que certains jours, particulièrement le vendredi, la dame réalisait des recettes plus importantes. Plus encore, et comble de l’audace, les cigarettes étaient pour son mari et pour elle aussi, m’avoua-t-il, l’air un peu gêné.

 

J’avais raconté la scène surréaliste à mon père avant de lui reposer la même question sur les vrais et les faux pauvres. Il me répondit après un moment de réflexion, que pour lui, le miséreux c’est celui qui se retrouve seul dans la rue à l’heure de la rupture du jeûne du ramadhan, quand tout le monde est pressé de rentrer chez soi pour les dattes et la chorba. C’est donc à ceux-là qu’il fallait penser en premier lieu.

 

J’avais trouvé la réponse de mon père plus satisfaisante que celle de l’imam, et j’en avais conclu qu’il connaissait la vie mieux que lui ; je ne saurais expliquer pourquoi.

 

Pendant tout le mois nous avions vécu des moments très chaleureux parce que nous retournions tous les soirs chez nous, le cœur léger avec plein de sourires dans la tête et je n’ai pas honte de dire aujourd’hui que j’étais fier de moi et de mes camarades. Je pense que nos parents et nos voisins l’étaient aussi. Au cours des tournées de distribution, nous prenions le temps de bavarder un peu avec tous ces accidentés de la vie et tous ces gens abandonnés, parce que nous savions qu’ils avaient rarement l’occasion qu’on s’attarde pour leur parler. Le soir, au cours des veillées, chacun y allait de son anecdote pour rapporter ce qu’il avait appris des vies et des rêves brisés, des projets envolés, des désillusions et des accidents d’hommes et de femmes moulés dans le malheur, la tristesse et la résignation. Parfois on s’amusait d’histoires étonnantes, absurdes ou tout simplement incroyables, dans ces territoires gris de désespoir et de misère.

 

A mon tour, je leur avais raconté l’histoire d’un homme en guenilles, allongé à l’entrée du cimetière, à côté d’autres personnes assommées par la fatigue du jeûne et la chaleur étouffante et qui avait refusé d’accepter le carton-repas que je lui tendais. A ma question de savoir si la nourriture ne lui convenait pas, il m’avait répondu qu’il ne la méritait pas parce qu’il ne jeûnait pas. J’ai essayé de lui expliquer que cela n’avait pas d’importance pour nous, que nous n’avions pas à nous préoccuper de la foi des gens. Il m’a répondu que c’était haram de sa part d’accepter un cadeau qu’il ne méritait pas, qu’il commettait un péché en prenant la part d’un autre et que de surcroît il buvait de l’alcool même pendant le ramadan. Bref, il refusait de prendre ce qui ne lui appartenait pas.

 

Je m’étais dit alors : J’attendrai l’imam à la sortie de la mosquée. Je lui raconterai l’histoire de cet homme qui m’a semblé plus proche de Dieu que beaucoup parmi cette foule qui grossit les mosquées le mois de ramadhan et qui s’accommode de petites lâchetés quotidiennes qui valent largement leur poids de haram inavoué. Je lui dirai que l’honnêteté et la vertu ne sont pas toujours là où on pense et tant pis s’il prend la remarque pour lui.

 

Aziz Benyahia