Les prévisions que vient de publier le Fonds monétaire international (FMI) pour les années 2017 et 2018 constituent un démenti infligé à l’optimisme du gouvernement à propos de la situation économique du pays pour les prochaines années.

Au moment même où les «grands argentiers» algériens, ministre des Finances et Gouverneur de la Banque d’Algérie en tête, se trouvent à Washington pour les réunions de printemps des institution financières internationales, le FMI  publie ses prévisions économiques pour l’année en cours et l’année prochaine. A propos de notre pays, elles sont beaucoup plus mauvaises que prévues et contredisent largement les projections du gouvernement algérien.

Après avoir confirmé la «bonne nouvelle» d’une croissance supérieure à 4% en 2016, le FMI prévoit que  la croissance réelle du PIB de l’Algérie, devrait entamer une nette tendance au ralentissement dès cette année en  anticipant un tassement de la croissance économique à 1,4% en 2017. La situation devrait encore s’aggraver l’année prochaine avec une baisse encore plus sensible de la croissance prévue à un niveau de 0,6%. On peut rappeler que la loi de finance 2017 évoque imperturbablement un taux de croissance de 4 %  pour l’année en cours.

Tout sauf une «querelle d’experts»

Ces écarts de prévision ne constituent évidemment pas une simple «querelle d’experts». Elles risquent en effet d’avoir des conséquences très importantes sur le plan économique comme sur le plan social. La première conséquence de ce très fort ralentissement économique devrait être une montée en flèche du chômage. Le taux de chômage en Algérie devrait ainsi  augmenter à 13,2% l’année prochaine, contre 11,7% en 2017 et 10,5% l’année passée selon le FMI; ce qui signifie à peu près 300 000 chômeurs de plus d’ici la fin de l’année prochaine.

Les causes du ralentissement économique

Pourquoi un ralentissement aussi brutal de la croissance économique dans notre pays ? En fait, la réponse a déjà été donnée par la mission du FMI qui a passé 15 jours à Alger au mois de mars dernier. Mais les autorités algériennes aussi bien que la plupart des commentateurs nationaux ne lui ont sans doute pas accordé toute l’attention qu’elle mérite. C’est en effet d’une façon un peu solitaire que les chroniques économiques d’Algérie Focus avaient signalé le mois dernier que «les experts venus de Washington trouvent que le gouvernement algérien va actuellement trop vite dans la réduction des déficits et qu’il devrait privilégier une démarche plus progressive dans le but de ne pas pénaliser la croissance économique hors hydrocarbures». La mission du FMI estimait en particulier que «le défi à ce stade est de choisir une combinaison de politiques économiques qui facilite l’adaptation durable de l’économie au choc pétrolier, au moindre coût en termes de croissance et d’emploi». Il était donc pour les experts du FMI «important d’éviter une réduction trop abrupte du déficit des finances publiques, pour atténuer le risque d’un très fort ralentissement de la croissance».

On connait la suite : le FMI a divisé par deux ses prévisions de croissance pour l’année en cours et prévoit quasiment une « croissance zéro » pour l’année prochaine.

La faiblesse de l’endettement, principale marge de manœuvre .

Comment ralentir, selon le FMI, le rythme de réduction des déficits puisque c’est de cela qu’il s’agit ? Rappelons d’abord, pour ne parler que du déficit du budget de l’Etat, que ce dernier a atteint un niveau record et historique de près de 16 % du PIB en 2015. La trajectoire budgétaire définie par les autorités algériennes dès 2016  et précisée par la loi de finance pour 2017 prévoit, grâce notamment à une forte réduction des dépenses, de ramener ce déficit autours de 7 % du PIB  dès 2017, et à moins de 2% du PIB en 2019.

Trop rapide, nous dit donc le FMI, l’Algérie dispose de «marges de manœuvre» qui lui permettent d’adopter une démarche moins risquée pour la croissance. Quelles sont ces marges de manœuvre ? Les experts du FMI les désignent explicitement. Le gouvernement algérien devrait «prendre en considération une gamme plus large d’options de financement, y compris les emprunts extérieurs et la cession d’actifs publics». La dette publique algérienne, bien qu’elle «ait augmenté», ainsi que le signale le FMI, reste encore particulièrement modérée et est estimée actuellement à 12 % du PIB. Quand à la dette extérieure, elle ne dépasserait pas les 3% du PIB, selon les derniers rapports de la Banque d’Algérie. Le FMI recommande donc clairement de poursuivre et d’amplifier la démarche amorcée en 2016 qui a conduit à l’émission, en interne, d’un premier emprunt d’Etat  et à l’obtention d’un prêt d’un milliard de dollars auprès de la Banque africaine de développement (BAD).

Les réserves de change au dessus de 100 milliards de dollars : un  pari impossible

Il y a aussi, dans le dernier rapport du FMI sur l’Algérie, quelques éléments de prévisions financières qui méritent certainement une mention particulière. Sur ce plan, les nouvelles sont plutôt bonnes. S’agissant des équilibres financiers extérieurs, le FMI évoque un solde du compte courant négatif à 16,4% du PIB en 2016, en indiquant  que ce niveau de déficit devrait se réduire pour passer à 12 % en 2017, et à 10 % en 2018. En clair, le déficit de plus de 26 milliards de dollars enregistré l’année dernière devrait revenir autours de 19  milliards cette année et baisser encore autours de  15 milliards de dollars  en 2018. Des prévisions qui posent cependant deux problèmes au gouvernement. Le premier c’est qu’elles indiquent clairement que le FMI ne croit absolument pas à la possibilité de réduire les importations à 30 ou 35 milliards de dollars ainsi que continue de l’annoncer les responsables gouvernementaux. Les prévisions du FMI dans ce domaine sont d’ailleurs confirmées par les résultats du commerce extérieur au premier trimestre 2017 qui indiquent que les importations algériennes sont actuellement sur une pente qui devrait les maintenir au dessus de 45 milliards de dollars pour cette année.

Le deuxième concerne plus spécifiquement l’engagement pris par M .Sellal de «maintenir les réserves de change au dessus de 100 milliards de dollars» d’ici 2019. Si on en juge par les prévisions du FMI, nos réserves financières  devraient tester la barre «symbolique» des 100 milliards dès la fin de  cette année, et seront sans doute proche de 80 milliards de dollars au début de l’année 2019, c’est-à-dire au terme du 4e mandat du président Bouteflika .

Vers une révision des scénarios du gouvernement

Le sombre scénario évoqué par le FMI a-t-il encore quelques chances  d’être évité ? Pas sûr. A Washington, hier, pourtant, le gouverneur de la Banque d’Algérie, M. Mohamed Loukal, a mis l’accent durant son intervention devant ses pairs sur «les efforts d’ajustement économique et les réformes entrepris par les pays exportateurs de pétrole depuis que les cours ont amorcé leur baisse». Il a relevé, en particulier, «l’importance de l’adoption, toujours possible, de  politiques budgétaires pro-croissance qui doivent accorder la priorité aux investissements d’infrastructure et au développement du capital humain tout en ciblant les subventions et en augmentant les dépenses pour protéger les segments vulnérables des populations». Est-ce que le message du FMI aurait déjà été entendu du côté de la Banque d’Algérie ? En tout cas, le gouvernement issu des élections du mois de mai prochain aura certainement tout intérêt à prendre très au sérieux les «avertissements» du Fonds monétaire international .